Yannick Régnier
ÉnergieIdées et innovations

Yannick Régnier (CLER) : « Personne ne doit regarder passer le train de la transition énergétique »

Yannick Régnier est responsable de projets « territoires » au CLER, le réseau pour la transition énergétique. L’association, créée en 1984, vise à promouvoir les énergies renouvelables et la maîtrise de l’énergie, en s’appuyant sur plus de 300 structures adhérentes (collectivités, associations, entreprises, organismes de formation, etc.). Dans ce cadre, Yannick Régnier a coordonné la rédaction d’un rapport sur les atouts de la transition énergétique territoriale. Il répond aux questions de La Revue des territoires.

La Revue des territoires – En quoi la transition énergétique est-elle devenue un enjeu de civilisation ?

Yannick Régnier – Il y a trois choses. Le premier sujet est celui du changement climatique, en rapport avec les conséquences de notre mode de développement sur les émissions en gaz à effet de serre. Nous assistons à une transformation globale et majeure de nos environnements de vie, en l’espace de quelques décennies. Cela induit des enjeux géopolitiques forts, en termes par exemple de migrations, d’accès à l’eau et de sécurité alimentaire.

Le deuxième aspect porte sur la raréfaction des ressources. Nous avons construit notre modèle de développement sur des pieds d’argile, que sont les ressources fossiles. Elles sont, par définition, limitées et nous nous dirigeons vers un renchérissement généralisé de leur prix. Au contraire, le coût des énergies renouvelables baisse et se stabilisera dans le temps. La transition d’un modèle très énergivore, fondé sur les ressources fossiles, vers un autre plus sobre, conforme à nos besoins fondamentaux, implique une vaste transformation sociétale. Quand on voit les répercussions d’une légère hausse de la taxe carbone au travers du mouvement des gilets jaunes, on imagine le degré d’inflammabilité de la situation.

Le dernier point est assez spécifique. C’est celui des risques industriels, par exemple liés au nucléaire. Ce sont des risques à la fois géopolitiques et très concrets en cas de catastrophe. Un attentat à l’encontre d’une centrale aurait des conséquences désastreuses. C’est aussi valable pour d’autres types de catastrophes, comme l’échouement d’un pétrolier.

La RDT – Cette transition est-elle nécessairement synonyme de contrainte ou d’obligation ?

Y. R. – L’État s’est saisi depuis une quinzaine d’années de cette question de la transition énergétique et écologique – et tant mieux ! Depuis le Grenelle de l’environnement, la transition écologique est au centre des discours politiques. Des dispositifs de plus en plus contraignants et d’accompagnement sont apparus.

En particulier, les collectivités ont l’obligation d’établir des plans climat-air-énergie territoriaux (PCAET). Cette mesure est bienvenue, car il est indispensable que les territoires se saisissent des questions de transition énergétique. Les intercommunalités ont vocation à être les chefs d’orchestre de cette transformation. La notion de projet de territoire réapparaît et se trouve au centre des contrats de relance et de transition écologique : nous partageons l’idée qu’un territoire doit se forger une identité et un avenir partagés.

Nous constatons une double dynamique. D’une part, il y a les contraintes et les incitations descendantes de l’État, à l’instar des PCAET qui demandent aux territoires de se positionner sur le sujet – sans leur attribuer les moyens structurels associés. D’autre part, des dispositifs tels que celui des territoires à énergie positive pour la croissance verte (TEPCV) ont apporté des fonds et d’importants cofinancements. Mais ils ne durent pas et n’amènent ni cohérence, ni lisibilité.

Nous défendons, pour notre part, la notion de coresponsabilité. L’État doit prendre ses responsabilités, notamment par le biais de la loi climat et résilience, mais c’est aussi valable pour les territoires, les entreprises ou les citoyens. Personne ne doit regarder le train passer. Il faut, dans les territoires structurellement déficitaires en ingénierie, un accompagnement de l’État et des régions par le biais d’un financement des chargés de mission, dont le rôle est d’animer cette transition énergétique. Nous sommes aujourd’hui dans une sorte de no man’s land en termes de responsabilité, où l’on ne sait pas qui de l’État ou des collectivités doit intervenir. La bonne réponse, c’est tout le monde. Tout le monde doit être aligné, mais pour cela il faut que les collectivités soient dotées des moyens adéquats.

La RDT – Comment la transition énergétique peut-elle, au contraire, être un moteur de développement et de création de valeur ?

Y. R. – Il faut commencer par introduire la notion de facture énergétique territoriale. À l’échelle d’un territoire, s’accumule un montant considérable de factures payées par les communes, les entreprises et les habitants. Par exemple, sur un territoire de 55 000 habitants comme celui de Biovallée [NDLR : un éco-territoire associant trois communautés de communes dans la Drôme], les factures énergétiques cumulées représentent 125 millions d’euros par an.

Une démarche de territoire à énergie positive (TEPos), dont l’objectif est de parvenir à une énergie 100 % renouvelable (voire d’exporter), ne consiste rien moins qu’à réduire le poids de ces factures. La plupart du temps, les montants dépensés dans l’achat de pétrole, de gaz ou d’énergie nucléaire ne profitent pas au territoire concerné – ni même au territoire national. C’est clairement une fuite de ressources financières.

Les TEPos sont donc, d’un côté, des projets de relocalisation de la production d’énergie, en misant sur le renouvelable. Il s’agit, de l’autre, d’effectuer des économies d’énergie via la rénovation des bâtiments et la montée en puissance de mobilités douces et durables. Ce deuxième volet est une façon d’améliorer la résilience des territoires vis-à-vis de l’augmentation des prix de l’énergie, en diminuant les besoins des habitants et des entreprises. In fine, cela permet de réduire les factures et les difficultés qui peuvent y être associées : précarité sociale pour les citoyens ou baisse de compétitivité pour les sociétés.

La RDT – Dans votre rapport, vous appelez de vos vœux une économie coopérative et territorialisée. Qu’entendez-vous par cela ?

Y. R. – Dès lors que des acteurs locaux sont investisseurs et porteurs de projets de production d’énergie, l’ancrage de la valeur est beaucoup plus important. Le rapport est de 1 à 4 : il y a, en moyenne, quatre fois plus de valeur créée pour le territoire lorsque le projet en énergie renouvelable est mené par un acteur local (collectivités seules ou en groupement, sociétés d’économie mixte, coopératives, collectifs citoyens, etc.). La conduite des projets énergétiques doit aussi être pensée selon un angle de développement économique territorial.

Le premier aspect du développement économique renvoie à des logiques traditionnelles d’attractivité et de création de filières. Dans les pôles métropolitains, il peut y avoir matière à travailler sur des filières énergétiques particulières. Mais dans les territoires ruraux, créer un pôle de compétences sur le biogaz ou l’hydrogène n’est pas ce qu’il y a de plus évident. Il faut s’appuyer sur les ressources propres d’un territoire et sur son potentiel endogène, à l’instar de la Drôme qui, dans un tout autre domaine, développe un écosystème dynamique autour de la production de plantes médicinales et aromatiques. Cette approche historique par filière peut encore fonctionner aujourd’hui, mais c’est un levier de plus en plus difficile à actionner. 

Le second ressort d’une stratégie économique locale efficace est de s’assurer, à l’échelle d’un territoire, que les flux financiers entrants (implantation d’entreprises, arrivée de nouveaux habitants, recettes liées aux exportations, etc.) ne ressortent pas. C’est précisément la problématique que pose la consommation d’énergies provenant de l’extérieur. L’enjeu est celui d’une certaine relocalisation de l’économie, s’agissant de besoins fondamentaux comme l’énergie et l’alimentation. Miser sur des ressources endogènes et sur la vitalité des acteurs locaux : voilà ce à quoi renvoie l’idée d’un modèle d’économie territorialisée. 

Le concept d’économie coopérative, quant à lui, recoupe plusieurs éléments. Dans une optique 100 % renouvelable, l’énergie doit être une ressource naturelle déjà présente dans le territoire. Les territoires étendus et peu peuplés sont susceptibles d’avoir des ressources disponibles plus abondantes, par rapport à leur nombre d’habitants, que les aires urbaines où se concentrent de nombreux consommateurs d’énergie dans un espace réduit. En d’autres termes, le 100 % renouvelable est avant tout un objectif réaliste pour les espaces ruraux. Une grande ville soucieuse de devenir autonome se rendra compte que, dans sa configuration, ce n’est pas possible. Elle va devoir alors créer des coopérations avec les territoires environnants et, de fait, s’associer avec des fournisseurs produisant « à la campagne » ce qui est consommé en ville. Comme pour les questions agricoles et alimentaires, en somme.

Dès que se crée un ensemble de dynamiques territoriales, on s’aperçoit d’un effet catalyseur. Biovallée est un excellent exemple de territoire où les initiatives entrepreneuriales résonnent avec les politiques publiques, animées par les collectivités locales. Ces liens transversaux sont eux aussi caractéristiques d’une économie coopérative. Sans parler de la forme juridique à proprement parler : en Biovallée, la coopérative citoyenne dwatts, dans laquelle les collectivités investissent, déploie des toitures photovoltaïques sur des bâtiments publics ou privés (et bientôt des grands projets, notamment éoliens). La coopération, c’est opérer ensemble. Cela revient à sortir des approches par silo, pour appréhender le sujet de la transition de façon systémique : impossible de parvenir à une véritable transformation sociétale en menant des projets indépendamment les uns des autres.

La RDT – Comment peut-on parvenir à créer une émulation positive, autour de la question de la transition énergétique, entre différents territoires ?

Y. R. – Notre société, globalement, va dans le sens d’une individualisation accrue. Ce que l’on veut faire, à l’échelle d’une organisation telle que le CLER, c’est recréer du lien. La naissance du réseau des TEPos [NDLR : créé par le CLER en 2011] témoigne de cette volonté. Le territoire du Mené, dans les Côtes-d’Armor, est à l’origine de cette initiative pour avoir souhaité partager son expérience de plus de vingt ans dans les énergies renouvelables : les éleveurs de porcs y ont installé la première unité de méthanisation territoriale de France, les citoyens y ont investi dans un projet éolien dont ils sont propriétaires à 30 % et des chaufferies au bois ont été mises en place par les communes.

C’est en partageant ce type d’expériences que l’on peut donner envie à d’autres collectivités de s’engager en faveur de la transition énergétique. Progressivement, le réseau a permis la constitution d’une communauté humaine, rassemblant des personnes qui prennent plaisir à avancer ensemble et à échanger sur leurs actions. La terminologie de communauté apprenante et agissante est pertinente pour décrire cet élan. Nous organisons, notamment, de grandes rencontres annuelles qui réunissent pendant trois jours entre 400 et 500 acteurs territoriaux.

La RDT – Observez-vous, en France, de fortes divergences d’un territoire à l’autre ? Existe-t-il une fracture entre des collectivités très engagées dans la transition énergétique, et d’autres plutôt réfractaires ?

Y. R. – Il n’y a pas d’homogénéité, non. Mais il existe une tendance générale favorable à la thématique de la transition énergétique et écologique. De toute évidence. Même des maires éloignées de ce sujet en ont fait leur message principal, à l’occasion de la dernière campagne pour les élections municipales. Plus personne ne peut complètement ignorer ce fait de société, même si cette sensibilité s’exprime à des degrés extrêmement divers.

Pour autant, il n’y a pas de disparités géographiques figées. Aucun type de territoire n’est intrinsèquement en retard ni structurellement en avance. Ce n’est même pas le cas entre les urbains et les ruraux. De petits villages peuvent être très engagés, tout autant que certaines grandes villes se distinguent par leur immobilisme. Et réciproquement.

Enfin, je remarque que plus un territoire se trouve dans une situation économique délétère, plus il est enclin à investir le champ de l’énergie à bras-le-corps. Un territoire qui ne dispose d’aucun levier de développement peut trouver, au travers de la production d’énergie, un axe structurant de création de richesses.

La transition énergétique est aussi un moyen de rapprocher l’urbain du rural. Anne Hidalgo relevait, dans une correspondance avec un sénateur de la Creuse, le lien entre Paris et les habitants du département, dont plusieurs générations ont participé à la construction de la capitale. Avant d’ajouter que, demain, de nouvelles relations pourront se créer autour de l’énergie : coopérations techniques et juridiques, achats directs d’énergies, investissements en commun, etc. Autant de projets à bénéfices mutuels. La transition énergétique est un levier potentiel de revitalisation de la coopération entre les territoires.

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