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Saint-Grégoire : une smart city à taille humaine

Récipiendaire en novembre 2019 du prix Territoria Or, remis par l’Observatoire national de l’innovation publique, la ville de Saint-Grégoire occupe une place de choix dans le panorama des « villes intelligentes » françaises. Depuis 2018, cette ville de 10 000 habitants a pleinement pris le tournant du numérique au travers du projet « Small Smart City ». Retour avec Pierre Breteau, maire de Saint-Grégoire, sur les raisons d’un succès tant humain que technologique.

La Revue des territoires – Votre ambition digitale et numérique pour Saint-Grégoire date de juin 2018, avec le lancement d’un appel à projets orienté vers les nouvelles technologies. Le 10 mai 2019, vous formalisez et présentez un projet baptisé « Small Smart City ». Pourquoi et comment avez-vous emprunté la voie de la ville intelligente, traditionnellement associée aux grandes villes et aux espaces métropolitains ?

Pierre Breteau – Il y a plusieurs constats. Le premier est que, comme tout citoyen, j’ai vu autour de moi un certain nombre de services publics ayant des évolutions favorables grâce au digital. Souvent, je prends l’exemple de l’administration du Trésor qui a mené un travail de modernisation extraordinaire afin de rendre un service de meilleure qualité. Il y a également les initiatives de très grandes villes, telles que Nice avec son boulevard intelligent ou Dijon avec des dizaines de millions d’euros investis dans la gestion technique des espaces publics et des bâtiments. Je me suis dit que nous, les petites villes, avons aussi toute une série de problèmes à résoudre et qu’il y a sûrement un tas de petites entreprises porteuses de solutions. Ce serait ennuyeux que les évolutions de l’environnement technologique soient réservées aux collectivités les plus importantes.

Le second postulat a été de ne pas vouloir y consacrer une somme faramineuse. Enfin, troisième point, nous sommes une ville périurbaine avec une population prête à ce type d’évolutions. Une fois posés ces constats, nous n’avons pas tant abordé la question sous l’angle de la technologie que sous celui des usages. Quels problèmes souhaitons-nous régler ? Nous les avons listés en pensant que la smart city, ou en tout cas les projets combinant nouvelles technologies et réseaux, pouvait nous aider à les résoudre. C’est ainsi que nous avons bâti notre appel à projets.

La RDT – Le concept de smart city s’est construit, au moins à ses débuts, autour de deux domaines phares que sont l’énergie et les transports. Quels domaines avez-vous identifié en ce qui concerne le territoire de Saint-Grégoire ?

P. B. – Nous avons identifié trois familles de problèmes à régler. Premièrement, nous voulons simplifier les services municipaux grâce au digital, fluidifier les relations entre la population et la commune. Notre deuxième série de préoccupations est de faire de Saint-Grégoire une ville connectée, notamment via le WiFi gratuit et la maîtrise du pilotage énergétique des bâtiments. Le troisième pilier porte sur l’amélioration de la communication au sein de la ville, non pas institutionnelle mais horizontale, par exemple en créant de l’entraide locale entre habitants et entre commerçants.

La RDT – Votre appel à projets a permis de retenir trois start-up, Sensing Vision (basée à Chevaigné), Dolmen (Saint-Grégoire) et Smiile (Saint-Malo), afin de faire émerger une ville collaborative, durable et innovante. Toutes trois ont d’ailleurs reçu un trophée et une dotation lors de la cérémonie des vœux aux Grégoriens, en janvier 2019. Pouvez-vous nous dire quelques mots des synergies ainsi créées ?

P. B. – Ce qui nous a séduit dans les solutions proposées, c’est de considérer que les usages vont naître progressivement. En effet, le plus intéressant a été de créer à l’échelle de Saint-Grégoire une infrastructure assez accessible, un réseau de type LoRaWAN [NDLR : un protocole de télécommunication bas débit permettant à plusieurs objets connectés d’échanger des données entre eux], qui permet ensuite de déployer des usages au fil de leur survenance.

Je vais vous citer deux usages que nous n’avions pas du tout anticipés, et donc mentionnés dans notre appel à projets, mais que la présence de cette infrastructure nous a permis de déployer. Le premier exemple, c’est la mesure de la qualité de l’air dans les crèches rendue possible par l’installation d’un petit capteur. La directrice des crèches s’est appropriée l’outil, étant dotée d’un alerteur. Dès qu’elle constate un taux de CO2 légèrement supérieur à la normale, elle aère. Nous améliorons considérablement la qualité de sieste des enfants puisqu’il est démontré qu’elle est en partie liée au taux de CO2 mesuré dans une pièce. C’est un usage que nous n’avions pas imaginé.

Autre exemple : la surveillance des frigos dans la restauration municipale. Puisque l’infrastructure préexiste, il nous a suffi de placer trois ou quatre capteurs, à cinquante euros pièce. Il se trouve que nous avons sauvé, lors d’un week-end orageux, les denrées contenues dans un frigo pour lequel nous avons été alertés de la panne.

Bien sûr, nous avons aussi déployé des capteurs pour la maîtrise énergétique des bâtiments. Nous sommes en train de réfléchir sur le suivi de la consommation d’eau, notamment dans les salles de sport : en confrontant deux types de données, à savoir l’écoulement d’un robinet et l’occupation d’un bâtiment, nous sommes en mesure de savoir si quelque chose ne va pas. C’est aussi simple que cela. Nous avons mis en place un système de vidéoprotection dans les zones difficiles : maintenant que l’infrastructure est développée, dès qu’un problème survient nous nous demandons si nous pouvons avoir une solution technique.

Nous sommes fiers d’être propriétaires de notre infrastructure, de notre réseau. Nous en avons compris l’intérêt après. Les services municipaux et les élus s’approprient cette infrastructure et se demandent si, dans leurs dossiers, il est possible de faire émerger une solution technique. Notre grille d’évaluation est ultra-simple et relève du bon sens : « la solution répond-elle à un usage ? » ; « apporte-t-elle une réponse de meilleure qualité à moindre coût ? » ; « est-elle simple, accessible pour tout le monde ? » ; « n’est-elle pas trop onéreuse ? ».

La RDT – La plaquette de présentation du projet « Small Smart City » de Saint-Grégoire s’articule autour de quatre mots-clés : efficacity, simplicity, vivacity et sagacity. Il en ressort l’impression d’une approche intégrée et d’une vraie vision de territoire. En termes de méthode, êtes-vous toujours dans une logique pas à pas, solution par solution, ou suivez-vous désormais une feuille de route que vous cherchez à déployer sur l’ensemble de vos services ?

P. B. – Pas nécessairement. En revanche, à chaque fois que nous avons un nouveau projet, de quelque nature qu’il soit, nous nous demandons si la smart city peut y contribuer. Typiquement, nous réfléchissons aujourd’hui à l’amélioration de la qualité du maintien à domicile des personnes âgées. De même, pour les poubelles, une puce permettant de savoir si elles sont pleines aux deux tiers permettrait de ne se déplacer qu’en cas de nécessité : nous gagnerions du « temps agent » pour faire autre chose et rendrions un meilleur service en évitant que les poubelles ne débordent. Notre driver, c’est l’amélioration de la vie des gens à moindre coût. C’est le driver du bon sens.

La RDT – D’après les chiffres Insee, un quart des Grégoriennes et des Grégoriens ont plus de soixante ans. Se pose la question de l’inclusion : comment portez-vous remède aux éventuelles fractures numériques ?

P. B. – En digitalisant progressivement l’offre de services de la commune, nous libérons du « temps agent » sur certaines formalités pour le réallouer aux personnes les plus éloignées du numérique. Au fond, l’idée est de rendre service à celles et ceux pour qui les nouvelles technologies sont usuelles et normales en leur y donnant accès, et d’aider les personnes qui se sentent en marge par un meilleur accompagnement.

La RDT – Quelle évaluation financière globale faites-vous de votre projet « Small Smart City » ?

P. B. – Le projet (hors partie digitalisation des services municipaux), c’est-à-dire le déploiement de l’infrastructure et le développement d’usages (indicateurs de stationnement, vidéoprotection, capteurs dans les bâtiments pour les consommations d’énergie, la qualité de l’air, la restauration municipale, etc.), représente 300 000 euros, dont deux tiers pour l’infrastructure. Nous estimons pouvoir avoir un retour sur investissement d’un tiers du fait des économies réalisées sur la maîtrise des bâtiments.

Après, si je prends en compte les bénéfices sociaux, nous sommes bien au-delà. Et puis, je pourrais raisonner différemment : nous avions par exemple un projet de vidéoprotection de toutes façons dans les tuyaux, et il aurait coûté plus cher si nous l’avions fait avec des solutions conventionnelles [NDLR : hors réseau LoRaWAN]. L’infrastructure préexistante nous donne une facilité de déploiement d’usages et nous n’en avons mesuré la valeur ajoutée qu’a posteriori.

Nous avons notamment créé des points WiFi publics. Nous les avons installés selon les habitudes de regroupement des jeunes : ces points peuvent être à la fois des lieux de prévention, car nos éducateurs « jeunesse » y rencontrent des jeunes qu’ils ne verraient pas autrement, et d’information, grâce à des notifications une fois connectés au réseau WiFi.

Le volet qui, pour le moment, n’a pas assez bien marché est celui du réseau social local. La faute nous revient : il y a eu un défaut d’animation de notre part. Mais nous n’avons pas dit notre dernier mot puisqu’avec la crise de la Covid-19, nous avons vu apparaître le besoin de reconsommer local. Nous travaillons donc sur un projet de market place territorial, pour retrouver sur notre téléphone les services disponibles en ville.

La RDT – Nous sommes à plus d’un an après la présentation de votre projet « Small Smart City » : comment évaluez-vous en la réception par vos administrés ?

P. B. – Il y a eu, en moyenne, un regard bienveillant sur le projet, avec des administrés qui soit n’en voyaient pas bien la portée soit qui le trouvaient astucieux. Il y a eu une appropriation progressive, très lente, et il arrive que le lien entre un service déployé et le projet « Small Smart City » ne soit pas clairement établi. Lorsque vous installez un stationnement intelligent, avec des panneaux dynamiques pour indiquer le nombre de places disponibles, il n’est pas toujours compris que cela relève du projet « Small Smart City » et que grâce à des petits capteurs cela ne coûte pas très cher.

À la limite, ce qui m’importe, c’est que l’effet « waouh » porte sur le service rendu et non sur la technologie en tant que telle. Ma première satisfaction de maire est d’offrir de nouveaux services, auxquels nous n’aurions pas pu avoir accès avant. La seule crainte qu’on nous ait communiquée, par rapport au projet, concerne les ondes émises par les objets connectés.

La RDT – Faites-vous de la question environnementale un axe structurant de votre projet « Small Smart City » ? Les liens entre numérique et environnement peuvent-ils apporter un plus à l’échelle de Saint-Grégoire ?

P. B. – Je le crois. J’avais lu que 15 % du trafic dans les villes étaient liés à des véhicules en recherche d’un stationnement. En leur indiquant les places disponibles, nous réglons une partie des émissions de CO2 et de microparticules. Le développement durable est un objectif, mais ce n’est pas le seul. Nous mettons au même niveau la bonne gestion de l’argent public et la qualité de service rendu. Nous pensons que l’environnement n’est pas une politique à part, mais une politique dans toutes les politiques.

La RDT – À quinze kilomètres de Saint-Grégoire se trouve Saint-Sulpice-la-Forêt, également située dans la métropole rennaise et réputée pour être la plus petite smart city au monde. Y a-t-il un « moment smart city » à Rennes ?

P. B. – À Rennes, il y a incontestablement un environnement tech porteur. Saint-Sulpice-la-Forêt a expérimenté des choses, qui nous ont inspirés. Une autre source d’inspiration est venue d’une entreprise de Saint-Grégoire, Siradel, détentrice d’un système de numérisation des villes extraordinaire. Ils sont en mesure de détecter les passoirs thermiques, de simuler la circulation de l’air si l’on détruit un bâtiment, etc. C’est en croisant l’expérimentation de Saint-Sulpice-la-Forêt et la visite du bureau virtuel de Siradel qu’est née cette envie d’innover à Saint-Grégoire.

De nombreuses innovations dans les politiques publiques viennent des petites communes voire des territoires ruraux. Mais elles sont rapidement appropriées par les grandes collectivités. Je suis content de savoir qu’à notre tour nous pouvons inspirer d’autres villes car, président des maires d’Ille-et-Vilaine, le passage de l’expérimentation à un projet réplicable m’intéresse particulièrement. Je tiens à prouver que ce nous sommes capables de faire, d’autres élus le peuvent.

La RDT – Quelles sont les prochaines étapes ?

Le premier grand sujet est celui de la dynamisation du tissu commercial. Je souhaite utiliser les outils de la smart city pour permettre à notre réseau de commerçants de concurrencer, si ce n’est Amazon, les grandes galeries commerciales. Le deuxième sujet, c’est le serviciel auprès des personnes fragiles. Ce sont maintenant nos priorités.

La singularité la plus forte que je voudrais mettre en avant, c’est que nous avançons en marchant selon une démarche très anglo-saxonne et pragmatique. Nous n’avons pas de schéma préconçu, seulement des axes forts, pour nous laisser la possibilité d’être interpellés au fur et à mesure. J’en suis fier, car cela permet à la ville de Saint-Grégoire d’être ultra-véloce et ultra-agile.

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