Fabienne Corruble
ÉnergieIdées et innovations

Fabienne Corruble (Actions & Territoires) : la Normandie à l’heure de la transition énergétique

Fabienne Corruble préside Actions & Territoires, après avoir été déléguée régionale de grands groupes de l’énergie en Normandie. Elle dresse l’état des lieux, pour La Revue des territoires, des grands projets énergétiques déployés dans la région.

La Revue des territoires – Quels sont, en ce moment, les projets énergétiques les plus importants pour la région Normandie ?

Fabienne Corruble – Ce qui va être le plus impactant, c’est l’arrivée de trois parcs éoliens offshore sur les sites de Courseulles-sur-Mer, de Fécamp et de Dieppe – Le Tréport. Un quatrième parc devrait être attribué d’ici la fin de l’année et un cinquième à horizon 2022. Ces projets sont importants en termes de taille. La taille et le nombre de ces parcs vont permettre de créer une filière éolienne en France, qui plus est en Normandie. En témoigne l’installation, d’ores et déjà, d’usines de fabrication à Cherbourg et au Havre. Les divers travaux de construction et d’exploitation seront confiés à des entreprises majoritairement françaises et locales. C’est donc structurant en matière d’emplois, tant pour les sous-traitants et les intervenants, pendant les phases de construction et au-delà, que pour les unités en elles-mêmes de Cherbourg et du Havre. 

Sur le territoire de l’Axe Seine, et plus globalement de la Normandie, il n’y a pas eu d’installations industrielles de cette ampleur depuis au moins une dizaine d’années. Ce sont ces usines de fabrication d’éoliennes qui ont été les plus impactantes en termes de création d’emplois et d’écosystème industriel. Il s’agit de projets d’envergure et de long cours : les acteurs concernés travaillent sur ces dossiers depuis treize ans, pour assister en 2021 au début des phases de construction. Les quatrième et cinquième parcs devraient, en revanche, prendre moins de temps pour voir le jour. 

La RDT – L’hydrogène suscite de nombreux enthousiasmes et le gouvernement a récemment mis en place un conseil national dédié. Est-ce une voie d’avenir pour la Normandie ?

F. C. – En termes de production d’énergies renouvelables, les projets relatifs à l’hydrogène seront également structurants mais à plus long terme. Je ne crois pas du tout qu’il s’agisse d’un effet « gadget ». Les doutes autour de l’hydrogène ont été levés il y a peu de temps. J’ai accompagné le projet de production d’hydrogène de grande capacité à Port-Jérôme, avec H2V Industry : il y a encore trois ans, certains considéraient qu’il n’y aurait pas de business model viable et que les industriels ne paieraient pas le prix de l’hydrogène vert. L’État a confirmé avec le temps, un peu plus tardivement que les autres pays européens, son intérêt pour l’hydrogène. Il accompagne désormais ce mouvement au travers d’appels à projets, afin de créer une filière et d’initier de nouvelles installations. Aujourd’hui, les projets fleurissent partout.

En Normandie, il y en a plusieurs. Le plus emblématique est celui de H2V Industry à Port-Jérôme. Air Liquide a pris des parts importantes dans ce projet. Le choix de cette zone s’explique par une grande consommation en hydrogène, gris pour le moment, sur toute la plateforme chimique qui s’étend du Havre à Port-Jérôme. Immanquablement, les industriels vont de plus en plus basculer vers de l’hydrogène vert. La Normandie concentre de nombreuses industries chimiques, ce qui justifie l’installation importante de Port-Jérôme.

Le grand avantage de la zone est que les réseaux de distribution et les infrastructures de livraison existent déjà : cet hydrogène, certes gris pour le moment, est dès à présent consommé par les industriels. L’enjeu est de le passer au « vert ». La difficulté aurait pu porter sur l’écart de prix. Mais la réglementation va progressivement contraindre les industriels à consommer de l’hydrogène vert et, au fur et à mesure, le prix des électrolyseurs va baisser ainsi que celui de l’énergie en tant que telle. Comme pour toute nouvelle énergie.

Ensuite, beaucoup de projets tournent autour de la mobilité et sont portés, entre autres, par les collectivités. Ces dernières ont commencé à acquérir des équipements adaptés à l’hydrogène, que ce soit des bus ou des bennes à ordures ménagères. Elles développent aussi des bus GNV, qui basculeront vers le biogaz quand nous aurons raccordé assez d’unités de méthanisation. Il ne s’agit pas de retenir une carburation plutôt qu’une autre, mais de disposer d’une diversité d’énergies renouvelables au service de la mobilité, en fonction des usages.

Selon les besoins, il pourra y avoir de l’électrique vert ou du bioGNV pour des distances plus importantes, en plus de l’hydrogène. C’est vers un « mix » de toutes ces énergies que nous devons nous diriger. J’aspirais depuis longtemps à des stations de distribution « pédagogiques », présentant toutes les énergies disponibles – dont le diesel et l’essence qui demeurent l’essentiel du portefeuille énergétique à l’heure actuelle. Parmi les tendances intéressantes à suivre, il est aussi question de trains à hydrogène et de rétrofit de véhicules.

En Normandie, nous avons une vraie culture énergétique, du fait des centrales nucléaires, et tout s’accélère. Y compris pour le solaire : le marché public relatif à une importante ferme solaire de 56 hectares, au pied de l’aéroport de Deauville, a été récemment attribué. Par ailleurs, les professionnels de la logistique s’interrogent sur leurs toitures pour y installer des panneaux photovoltaïques. C’est tout un mouvement qui est en train de prendre de l’ampleur. Nous avions du retard sur l’éolien terrestre, mais celui-ci est petit à petit rattrapé. S’agissant des unités de méthanisation, nous en recensons plus d’une centaine dans la région. C’est bien le multi-énergies qu’il faut viser.

La RDT – Comment les acteurs institutionnels locaux accompagnent ces grands projets d’énergie en Normandie ?

F. C. – Il a d’abord été important que les professionnels de l’énergie se fédèrent autour d’une filière, nommée Normandie Énergies [NDLR : Fabienne Corruble en a été la présidente de novembre 2015 à mars 2017]. Ensuite, je trouve que l’initiative des Territoires d’industrie va dans le bon sens. C’est une bonne chose d’avoir, dans les territoires, un binôme élu-industriel qui oblige les acteurs publics et privés à dialoguer. Et il existe une multitude de plans, à l’instar des plans climat-air-énergie territoriaux (PCAET) : pour atteindre leurs objectifs, les collectivités sont contraintes de s’appuyer aussi sur les productions d’énergies renouvelables réalisées par le privé. La réussite d’un mini plan climat, à l’échelle d’un territoire, passe nécessairement par une communication constante entre l’ensemble des parties prenantes.

La RDT – Peut-on estimer que la Normandie est une région « à la pointe » en matière de transition énergétique ?

F. C. – Nous l’avons vu, la région accueille beaucoup de projets industriels en matière de production d’énergies renouvelables. L’hydraulique est la seule chose que nous n’avons pas beaucoup en Normandie. Mais, à plus longue échéance, nous pourrions avoir aussi des hydroliennes. Il y a un business model à concevoir. S’il devait s’en faire, ces hydroliennes verraient le jour au raz Blanchard, réputé pour être le meilleur site d’Europe (du monde dit-on dans la Manche) à cet effet.

Ce que nous devons très fortement accélérer, en Normandie, c’est la rénovation énergétique des bâtiments. Les industriels ont déjà avancé sur ce sujet, en adoptant des outils de pilotage des fluides pour réduire leur consommation. Maintenant, il faut investir le champ de l’habitation et des passoires thermiques, car la meilleure énergie reste celle que nous ne consommons pas.

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