Vallée de Kaysersberg
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Philippe Girardin (Vallée de Kaysersberg) : « Les citoyens sont prêts à investir dans la transition énergétique »

Maire de Lapoutroie, Philippe Girardin est également président de la communauté de communes de la Vallée de Kaysersberg (Haut-Rhin). L’établissement intercommunal a pour objectif de devenir un territoire à énergie positive (TEPos), d’ici 2030, en mesure de couvrir la totalité de ses besoins énergétiques.

La Revue des territoires – L’autonomie énergétique implique à la fois de réduire sa consommation et de développer la production d’énergie renouvelable. Comment mettez-vous en œuvre cette ambition, au niveau d’un territoire intercommunal qui rassemble huit communes et 17 000 habitants ?

Philippe Girardin – Aujourd’hui, nous produisons nous-mêmes 26 % de l’énergie consommée par les ménages, les collectivités et les entreprises de notre territoire. Nous avons une belle marge de progression, puisqu’il nous reste trois quarts de notre consommation à couvrir. Nous œuvrons à cela dans plusieurs domaines.

Le premier est celui de la mise en place d’énergies renouvelables. Nous poursuivons le travail qui a commencé, il y a une quinzaine d’années, par l’installation de panneaux photovoltaïques sur notre centre nautique. Ces panneaux ont été renouvelés l’an dernier, en accroissant leur puissance et leur nombre. Depuis quelques mois, nous avons engagé la création d’une nouvelle déchetterie pour le recyclage, avec une ressourcerie. Cette déchetterie, en construction, sera dotée d’une ombrière photovoltaïque de 100 kWc, ce qui est l’équivalent de la consommation d’une trentaine de foyers.

Nous avions lancé par ailleurs, il y a quinze ans également, une première chaufferie intercommunale aux plaquettes de bois. Désormais, nous en avons sept autres, communales quant à elles. Ces chaufferies sont alimentées soit par du bois communal, pour deux de nos communes, soit par une structure de production de plaquettes mise en place par la communauté de communes, pour les six autres. Cette structure emploie du personnel en situation de handicap et gère l’ensemble de la chaîne : récupération du bois, production des plaquettes et organisation de la livraison des communes. Toute une filière a été mise en place, avec l’appui de l’Office national des forêts (ONF).

En général, les chaufferies alimentent un ou deux bâtiments. Trois des sept chaufferies communales disposent d’un réseau de chaleur qui fournit non seulement des bâtiments publics, mais également privés. De plus, de nombreuses installations aux plaquettes de bois privées existent chez les agriculteurs de la vallée.

En plus du photovoltaïque et du chauffage au bois, nous avons « sous le coude » quatre autres projets relatifs aux énergies renouvelables. Deux projets de méthanisation d’abord. Le premier porte sur la méthanisation à partir de produits agricoles (lisier et fumier). Le second projet de méthanisation est industriel et concerne les boues de la station d’épuration de la papeterie et cartonnerie, installée dans la vallée. Nous pourrons réutiliser ces boues en y injectant d’autres éléments, tels que les restes de rafles de raisin. Les biodéchets de la population seraient aussi utilisés dans le méthaniseur.

Le troisième projet consiste en l’utilisation, cette fois-ci à grande échelle, des rafles de raisin. Nous avons une distillerie qui collecte, dans la région, une grande partie des résidus issus de la vinification pour les distiller. Mais il reste, en fin de processus, les rafles. Elles sont aujourd’hui brûlées pour entretenir les chaudières de la distillerie : notre idée est de réutiliser ces rafles pour produire, par pyrogazéification, de l’hydrogène vert. Le plus difficile est de trouver des débouchés, peu nombreux s’agissant de l’hydrogène. Nous avons pris contact avec les autocaristes locaux, qui pourraient être les premiers à être équipés en bus à hydrogène Mercedes en France. De même, nous sommes en relation avec Suez qui organise la collecte des ordures ménagères, pour alimenter en hydrogène à terme leurs camions de ramassage.

Le dernier projet, probablement le plus important sur un plan énergétique, est la réouverture d’une station de transfert d’énergie par pompage (Step) entre deux lacs. La station a connu un incident technique, il y a une quinzaine d’années, et l’usine a été déconstruite. La réouverture d’une telle station permettrait de produire de l’électricité aux heures de pointe et de compenser l’intermittence des énergies alternatives. Ce serait un bon outil de compensation et de régulation. Nous attendons le feu vert du ministère en charge de l’énergie, lui-même en discussion avec Bruxelles.

Parallèlement, nous avons dans la vallée quatre microcentrales hydrauliques privées et une cinquième en gestation. Et nous avons un projet associatif, les Centrales villageoises de la Weiss, qui a installé une quinzaine de toits photovoltaïques sur des bâtiments privés et publics grâce à des financements citoyens. Deux communes ainsi que l’intercommunalité soutiennent cette structure citoyenne.

La RDT – À côté des énergies renouvelables, la rénovation énergétique fait figure de priorité nationale dans le cadre du plan de relance du gouvernement. Comment vous inscrivez-vous, localement, dans cette dynamique ?

P. G. – Nous avons développé, depuis de nombreuses années, un programme de rénovation énergétique. Nous avions un point info-énergie, maintenant remplacé par le programme SARE [NDLR : Service d’accompagnement à la rénovation énergétique]. Ce nouveau service, démarré en janvier, marche très bien : en trois mois, nous avons atteint les objectifs attendus au bout d’un an. Nous allons ainsi être contraints de revoir nos objectifs à la hausse avec l’Ademe et la région Grand-Est.

Nous avons également signé une convention avec l’association Amorce, à l’initiative d’un programme financé par les certificats d’économie d’énergie (CEE). Celui-ci s’appelle « Pacte -15 » et est centré sur la précarité énergétique. Nous avons embauché un agent pour repérer les ménages précaires, d’un point de vue énergétique, et accompagner les propriétaires dans la rénovation de leur logement. Enfin, nous procédons à des rénovations énergétiques de bâtiments communaux. Dans le cadre du plan de relance, plusieurs écoles vont être rénovées ainsi que le bâtiment annexe de la communauté de communes.

La RDT – Vous avez mentionné les Centrales villageoises de la Weiss, une initiative orientée vers le photovoltaïque et rassemblant des « citoyens-actionnaires ». S’agit-il d’une initiative isolée ou essayez-vous d’encourager la participation citoyenne, afin d’accompagner cette transition énergétique ?

P. G. – Une information régulière a été fournie au travers du programme « info-énergie ». Des points d’information sont tenus régulièrement dans les communes, avec une personne allant sur place et formulant des propositions de travaux à effectuer. En outre, une commission « transition énergétique » a été mise en place depuis les dernières élections. Il est prévu qu’un groupe de travail sur l’énergie soit ouvert aux citoyens de la vallée. Ce groupe de travail aura pour but d’informer la population sur les possibilités offertes par le photovoltaïque et d’identifier, sur des terrains privés, d’anciennes installations micro-hydrauliques qui pourraient être réhabilitées. Comme pour la centrale photovoltaïque, ces microcentrales hydrauliques pourraient faire l’objet de parts citoyennes.

La RDT – Dans un entretien pour les Dernières nouvelles d’Alsace, vous estimiez que la transition écologique ne devait pas être « punitive ». Quels écueils souhaitez-vous éviter ?

P. G. – Quand l’écologie n’est perçue que sous la forme de restrictions et de contraintes, elle inquiète les élus et les habitants. Nous devons faire face à la fois au changement climatique et à une demande croissante en énergie. Dans ce contexte, il ne faut surtout pas véhiculer l’idée que l’écologie ne serait qu’une contrainte. Mais à l’avenir, il est probable que nous ayons de nouvelles obligations, notamment d’inclure des énergies renouvelables dans les constructions.

Dans certains endroits d’Europe, on ne construit plus sans intégrer un chauffe-eau solaire par exemple. Cela peut apparaître comme une contrainte, car cela représente 3 000 euros de plus pour une maison neuve. Pourtant, ce surcoût est amplement valorisé par la suite : il ne faut pas le voir comme un surplus d’investissement qui ne serait pas rentable, mais comme une démarche positive tant pour la planète que pour le portefeuille du propriétaire.

La RDT – Ressentez-vous une forte adhésion, parmi vos administrés, à cette ambition d’autonomie énergétique ?

P. G. – C’est très variable. Nous sommes dans une vallée qui a une vraie sensibilité écologique, compte tenu du cadre dans lequel nous vivons. Le cadre est donc plutôt favorable, ce qui n’empêche pas certains élus d’être résolument contre ce mouvement, en le prenant comme une contrainte. Globalement, il y a une réelle sensibilité au sein même de la population. À titre d’exemple, nous avons récolté en trois mois 80 000 euros pour financer la centrale villageoise, alors que nous n’en attendions que 50 000. Notre objectif a donc été largement dépassé. Cela prouve qu’il y a une adhésion, sans avoir fait de publicité particulière. Les citoyens sont prêts à investir dans la transition énergétique.

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