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Vieillissement et territoires : quels apports de l’intelligence artificielle ?

La part des Français âgés de 65 ans ou plus, à savoir 20 % de la population totale, a augmenté de quatre points en vingt ans d’après l’Insee. Portée par un double effet d’augmentation de l’espérance de vie et d’avancée en âge des « baby-boomers », l’accélération du vieillissement invite au déploiement de politiques innovantes pour répondre, au plus près des territoires, à de nombreux défis. L’intelligence artificielle apporte son lot de solutions en la matière : François Millet, co-fondateur de la société caennaise Anthrop, développe ainsi un assistant vocal destiné aux seniors. Focus.

Barnabé. C’est le nom retenu par Anthrop pour industrialiser puis commercialiser son assistant vocal destiné aux seniors. Exit Google Home ou Amazon Alexa, cette enceinte connectée fabriquée en France permet, grâce à la commande vocale et à ses boutons imposants, d’accéder simplement à un large bouquet de services : aide à la personne (téléassistance, téléphonie augmentée, rappel de posologie, calendrier de passage des aidants, domotique, etc.), musique (par le truchement de playlists interactives) et infos/divertissement (radios nationales, informations locales, livres audio, météo, etc.).

Alors que 85 % des Français souhaitent vieillir à domicile, selon une étude Sociovision-Ifop pour la Fédération du service aux particuliers (Fesp), Barnabé vise à fournir plus de confort, de sécurité et d’autonomie dans le quotidien des aînés. La méthode d’Anthrop pour y parvenir ? Utiliser l’interaction vocale et l’intelligence artificielle (IA) pour proposer toute une palette de services numériques désirables et accessibles. « Nous souhaitons utiliser notre expertise et nos acquis pour participer de façon active au bien-être des plus âgés et de leurs proches », explique François Millet.

Un intérêt fort de la part de la puissance publique

Si Barnabé est une initiative privée, il n’en demeure pas moins le fruit d’une préoccupation forte exprimée par la puissance publique. En effet, il exploite une plateforme intelligente conçue dans le cadre du programme d’investissements d’avenir (PIA) et de l’appel à projets « Grands défis du numérique », coordonné par le Commissariat général à l’investissement (CGI) et la direction générale des entreprises (DGE). Cette dimension stratégique pour l’État et les territoires est renforcée par l’épisode épidémique de la Covid-19. François Millet en est convaincu : « cet événement apporte un nouvel éclairage aux changements structurels de notre pays et à son vieillissement ; il confère aux apports potentiels de l’intelligence artificielle dans le bien vieillir une pertinence particulière ».

Surtout, l’offre a été co-construite avec ses usagers dans une logique d’intelligence collective. Une expérimentation a pu être conduite dans trente foyers normands avec le concours de l’Una et de la Carsat Normandie. Les retours d’expérience sont encourageants, malgré la difficulté pour les seniors à changer leurs habitudes. Le caractère naturel, intuitif et pratique de l’interface vocale a été largement validé par les utilisateurs, à tel point que la moitié des bénéficiaires de l’expérimentation déclare que l’enceinte connectée fait désormais partie de leur vie quotidienne.

Pareils résultats témoignent de la capacité de l’intelligence artificielle à sortir du champ de la science-fiction, et à s’intégrer dans l’environnement immédiat d’un public pourtant non technophile. Le numérique est avant tout pensé au service de l’humain ; pour François Millet, « ce n’est pas un slogan mais une nécessité quotidienne ». Au service des utilisateurs seniors, donc, mais également des proches puisque, d’ici 2030, un actif sur quatre sera considéré comme aidant dont le rôle d’intermédiaire est incontournable.

Des élus locaux en première ligne

Un tel projet embrasse inévitablement une perspective territoriale, tant le sujet du vieillissement déborde les seuls domaines du sanitaire et du médico-social. En effet, les maires et présidents d’établissements intercommunaux sont en première ligne pour penser des politiques urbaines adaptées aux besoins des plus âgés. La démarche « Villes amies des aînés », pilotée par l’Organisation mondiale de la santé, en est l’une des plus probantes illustrations. Elle s’articule autour de huit thématiques, toutes au cœur de la décision publique locale : « espaces extérieurs et bâtiments », « transports et mobilité », « habitat », « information et communication », « lien social et solidarité », « culture et loisirs », « participation citoyenne et emploi » et « autonomie, services et soins ». 

Kheira Capdepon, adjointe au maire de Grenoble en charge des personnes âgées et de la politique intergénérationnelle, donnait lors de la 20ème journée nationale d’étude « Élus, Santé publique et Territoires » (décembre 2018) quelques exemples d’actions locales concrètes : l’adoption d’un plan stratégique d’hébergement destiné aux personnes âgées, la formation des conducteurs de bus pour les sensibiliser au public âgé afin qu’ils adoptent une conduite plus souple, l’implantation de bancs publics pour faciliter les déplacements longs, le développement d’une signalétique adaptée avec affichage de la distance à parcourir entre deux lieux, etc. C’est dire que les élus locaux vont être de plus en plus mobilisés en matière de prévention et d’accompagnement du vieillissement. Dans le spectre des options possibles, l’intelligence artificielle constitue un outil supplémentaire à la disposition des édiles.

À condition, cependant, de répondre à certaines exigences. Le respect des données personnelles est nécessaire à l’acceptation, par des publics seniors particulièrement soucieux de la préservation de leur intimité, de services très personnalisés. Les notifications « push », si elles peuvent aider à la mémorisation de certains événements, ne doivent pas être vécues comme intrusives. Plus largement encore, les solutions IA dédiées aux personnes âgées se doivent de garantir un certain modèle de société, distinct de celui prôné par les Gafa et de plus en plus remis en cause par les acteurs sociaux. Un assistant vocal « made in France » peut permettre de valoriser les circuits courts, à la façon d’un marché en lignelocal, en fléchant les demandes vers des services de proximité.

Charge alors aux élus locaux de se saisir de l’intelligence artificielle pour concevoir des services présents plus tôt et plus longtemps chez le bénéficiaire senior. Elle offre des possibilités complémentaires aux solutions existantes, parfois vécues comme stigmatisantes, à l’heure où l’on dénombre déjà 1,7 million d’assistants vocaux en France. L’enjeu est immense, car il s’agit de reconnaître les personnes âgées comme des contributeurs essentiels à la vie de la cité. Au fond, la maxime de Sainte-Beuve sonne plus que jamais d’actualité : « vieillir est encore le seul moyen qu’on ait trouvé de vivre longtemps ».

Plus d’informations sur www.anthrop.io

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