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Akim Oural : cap vers la ville humaine et technologique de demain

Dans un rapport commandé par le ministre de l’Europe et des affaires étrangères et par la Commission nationale de la coopération décentralisée (CNCD), remis en juillet 2018, Akim Oural ouvre la voie vers un modèle français de villes connectées, durables et solidaires. Plutôt que de parler de « smart city », une appellation qui fait selon lui passer l’humain au second plan, le maire-adjoint de Lille et conseiller métropolitain, en charge du numérique, préfère parler de ville intelligible.

La Revue des territoires – La notion de smart city est au centre d’importants débats sémantiques. Vous ouvrez d’ailleurs votre rapport de 2018, intitulé Vers un modèle français des villes intelligentes partagées, sur une critique de l’usage quasi systématique d’anglicismes pour qualifier les innovations urbaines. Vous retenez pour votre part la locution de « ville intelligente partagée » : de quoi s’agit-il ?

Akim Oural – Effectivement, je ne suis pas particulièrement attaché au terme de smart city. Celui-ci vient du concept « smarter city » qu’avait lancé IBM pour vendre ses produits. C’est devenu une marque, qui est plutôt séduisante, afin de désigner la ville agréable de demain. Pour moi, il était important de sortir de cela et de ne pas engager la France uniquement dans des projets qui suscitent l’intérêt des médias, c’est-à-dire des solutions très ponctuelles en matière de gestion des flux ou autre. Nous devons avoir une vision à 360 degrés, grâce à la régulation publique. Cette régulation nous permet de ne pas enfermer nos villes dans des solutions dédiées à tel ou tel domaine, ce qui est un vrai problème.

Derrière la ville intelligente que nous évoquons dans notre rapport, nous parlons d’abord de ville bienveillante. Elle a vocation à faire émerger de manière empathique, en utilisant la technologie, tel ou tel besoin, telle ou telle récurrence qui amène à changer notre regard sur les usages du territoire. Bien sûr, la ville se « technologise » grâce aux capteurs et à la remontée de données, mais cela ne doit pas se réduire à une approche ponctuelle ou en silo.

Notre baseline est celle d’une ville connectée, durable et solidaire. Ce triptyque, au fond, renvoie à la ville de demain, une ville qui ait simultanément un back-office technologique robuste et un regard porté sur sa soutenabilité en matière climatique et écologique. C’est aussi une ville inclusive, qui ne doit absolument oublier personne. Si l’on oublie quelqu’un sur le bord de la route aujourd’hui, il faudra de toutes façons y porter remède plus tard et selon des termes plus compliqués. Je pense à la problématique de l’autonomie : nous ne pouvons pas concevoir une ville sans nous poser la question de l’accessibilité.

Après, pourquoi parler de villes partagées ? Après deux rapports que j’avais remis au gouvernement [NDLR : l’un sur l’innovation territoriale et l’autre sur la gouvernance des politiques numériques], l’objet de cette troisième étude visait à révéler un nouveau modèle de ville à 360 degrés qui se réinvente en permanence. Elle se réinvente d’abord en regardant ce qui réussit en France ainsi que dans le monde. En Afrique, le développement de certaines villes est remarquable : je pense par exemple à une ville complètement durable dans le sud-algérien.

Parler de villes partagées, c’est donc considérer que nous ne ferons pas la ville de demain sans regarder le maximum d’expériences qui ont réussi. C’est vraiment la capitalisation de la réussite des autres territoires, petits ou grands, qui peut nous amener à nous réinventer. La France n’a pas de manière magique solution à tout : c’est la nature même de la France, dans les valeurs qu’elle porte à l’international, que de parvenir à hybrider son regard avec d’autres pays. 

Notre rapport avait pour objectif de sortir de la frénésie technologique. Faire de la tech pour faire de la tech, c’est aujourd’hui une erreur. Nous avions jusqu’ici un problème de maturité face à la technologie, mais entre-temps il y a eu une « petite » révolution qui est celle des smartphones et nous ne pouvons plus partir du principe que les usages surgissent après l’innovation. Nous sommes dans un monde absolument différent où le user centric est devenu la règle, on le voit bien avec les GAFA. Moi qui suis un passionné de technologie, un geek qui a commencé à coder à 14 ans sur un Oric 1, je pense qu’il est essentiel de toujours évaluer le « coût impact » d’une technologie – autrement dit sa soutenabilité. Sans rentrer dans les extrêmes, la question de la frugalité peut se poser.

La technologie n’a d’intérêt que si elle s’accompagne d’un progrès humain. Ce n’est pas la séquence de sortie du dernier iPhone ou du dernier téléphone Androïd qui doit rythmer notre capacité à faire de l’innovation. Désormais, on améliore l’appareil photo, la vitesse de connexion, mais il n’y a plus réellement de bascule. Il faut constamment interroger le gain social, économique et écologique associé à une innovation : c’est le « coût impact » dont je parle.

La RDT – La France apparaît peu dans les radars des classements internationaux en matière de villes intelligentes – à l’exception de Nice ou d’Issy-les-Moulineaux. Comment expliquez-vous cela ? Cela a-t-il évolué depuis 2018 ?

A. O. – Nous travaillons justement avec l’association Villes Internet sur un classement que j’appellerais, et c’est un peu polémique, « classement loyal ». Le classement doit reposer sur des critères scientifiques, ce que nous défendons avec mon collègue Emmanuel Eveno, chercheur à l’université Toulouse Jean-Jaurès. Ces critères sont ceux évoqués précédemment : durabilité, inclusion et progrès technologique raisonnable.

Ce n’est pas parce que l’on retient la solution d’un grand groupe international, finançant tel ou tel classement, que cela fait du territoire un territoire en avance. Toronto et son projet de Google City est un exemple édifiant : la technologie n’est rien sans des humains qui parlent à d’autres humains pour définir le progrès. La technologie n’est autre que le support de notre intelligence collective. Si elle devient l’objectif unique, l’on se trompe. C’est pour cela que Villes Internet travaille beaucoup sur cet enjeu de « classement loyal ». Mais il faut passer à la phase supérieure : ce classement doit être européen.

La RDT – Au-delà des classements, avez-vous le sentiment que l’esprit français que vous décrivez – régulateur, inclusif et protecteur des libertés fondamentales – fait des émules à l’international ? Le monde est-il encore dominé par les modèles très techno-centrés, comme celui de Toronto ? 

A. O. – Il faut se dire les choses : le monde, et on le voit avec le coronavirus, a besoin de sens. L’un de mes mentors me disait la chose suivante : « la technologie, d’accord, mais pour quoi faire ? » C’est tout le sens de notre rapport. Globalement, la France se pose toujours la question du sens par sa régulation et par les valeurs qui l’habitent – celles d’une République solidaire.

Quand la France « pousse » le règlement général sur la protection des données (RGPD) en Europe, ce n’est pas anodin. De cette façon, la France a rappelé que la remontée de données frénétique, c’est une chose, mais qu’il y a un sujet humain et que la question de la liberté individuelle et du respect de la vie privée doit s’imposer à nous. Le RGPD est donc une vraie réussite, peut-être confidentielle dans le sens où c’est une réussite française qui ne dit pas son nom. Toujours est-il que la France a un mot à dire, parce qu’elle est mue par les valeurs de sa déclaration des droits de l’Homme et que nous en avons plus que jamais besoin dans le numérique.

Les interlocuteurs que nous rencontrons à l’international citent le bien vivre à la française. À chaque fois est louée notre capacité à avoir fait de la régulation publique le catalyseur de l’innovation. De manière poétique, on parle de qualité de vie à la française : c’est d’abord, en réalité, le fait d’avoir un acteur supérieur capable d’orchestrer le sujet de l’intérêt général. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays du monde, notamment anglo-saxons, où ce sont davantage les grands groupes qui donnent le ton. Cette régulation, si elle est parfois pénible et décriée pour ses lenteurs, permet toujours de garantir un recul suffisant dans les prises de décision.

À l’époque, le maire de Medellín, en Colombie, nous disait souffrir de la qualité et de la pollution de l’eau – or le maire n’y a pas tous les pouvoirs, surtout quand d’importants intérêts financiers sont en jeu. Il a donc créé des coopératives d’habitants pour vérifier la qualité de l’eau avant de la distribuer : il regrettait de ne pas bénéficier, comme en France, d’un acteur public qui soit à la fois fort et bienveillant. Cela n’a rien à voir avec la technologie, c’est juste le sens que nous donnons au vivre ensemble. Vraiment, la technologie n’est pas là pour donner un avis politique mais pour préparer la décision.

La RDT – Puisque vous évoquez ces liens entre acteur public central et collectivités, quelle appréciation faites-vous de l’expérience lilloise ? Lille peut-elle être considérée comme étant une ville intelligente ? En 2015, la Métropole européenne de Lille (MEL) se dotait d’une stratégie numérique « Métropole 2.0 » : où en sommes-nous ?

A. O. – Globalement, on peut considérer que le territoire est connecté, avec pour priorité des priorités la question du fixe. Nous avons une stratégie de remontée de données qui a démarré par l’open data et se poursuit aujourd’hui avec le service métropolitain de la donnée. Nous sommes en train de travailler à la mise en œuvre de l’intelligence artificielle dans l’ensemble de nos processus, notamment pour les services auprès des habitants, la qualité de l’eau, la gestion des flux, etc. Nous avons un service baptisé Vigiléo dédié aux enjeux aquatiques. Sur les aspects énergétiques, nous avons développé « So Mel, So Connected » qui permet de piloter à grande échelle les effacements de consommation afin de réduire la demande en temps réel. 

Nous avons également créé une dynamique en matière d’urbanisme responsable avec les écoquartiers. Dans une optique solidaire, nous appliquons les « trois tiers » dans nos programmes de construction : un tiers de logements sociaux, un tiers d’accession à la propriété et un tiers de logements libres. Nous y associons évidemment la préoccupation énergétique en visant des bâtiments basse consommation (BBC) ou passifs. Nous sommes au rendez-vous de tous ces sujets portant aussi bien sur la technologie que sur la construction. Il s’agit de notre premier silo d’innovation.

Le deuxième silo porte sur les lieux. Pour moi, c’est fondamental. Cela veut dire que nous avons des sites d’excellence : EuraTechnologies qui est un formidable accélérateur d’innovations dans les techs, la Plaine Images autour des industries créatives, le Centre européen des textiles innovants (Ceti) pour les matériaux intelligents, la Cité scientifique, Eurasanté, etc. Néanmoins, ces lieux pourraient ne pas répondre à la promesse d’inclusion dans les territoires. C’est pourquoi nous travaillons beaucoup depuis 2016 sur les tiers-lieux, ce qui fait de la métropole un territoire pionnier en France. Nous avons 107 tiers-lieux déclarés sur le territoire métropolitain, qui permettent de flécher des besoins émergents vers la production de solutions. C’est du circuit-court.

D’ailleurs, dans le rapport, nous évoquons la relation entre tiers-lieux et sites d’excellence sous le terme de co-lieux. Ce sont des espaces où l’on prépare l’avenir. Des idées sont issues des tiers-lieux, ancrées dans l’hyper-proximité et les besoins du quotidien, qui sont ensuite industrialisées dans les sites d’excellence. Cela équivaut aux hackerspace de San Francisco, leaders sur des sujets tels que le zéro déchet.

Les tiers-lieux constituent avant tout un carrefour permettant d’hybrider les regards du privé, du public et de la population. S’y trouve une communauté agissante, qui peut être politique, avec une prédominance culturelle, économique, environnementale, etc. Nous avons besoin de propositions qui parfois décoiffent, gênent, et qui sont surtout des signaux faibles du changement de la société. Nous devons être en mesure de les entendre.

Le troisième aspect de la ville intelligente à Lille, enfin, couvre notre capacité à inclure. C’est notre travail sur la médiation. Nous nous sommes engagés avec les centres sociaux, avec les tiers-lieux, avec les écoles ou bien encore avec les acteurs associatifs spécialisés dans le sujet de la médiation numérique, pour préparer les habitants à ce monde où tout se dématérialise, où les services deviennent de plus en plus virtuels. Grâce aux centres sociaux connectés, nous prototypons des solutions : cela peut être des choses très simples, comme des agendas adaptés pour permettre aux personnes en situation de précarité de ne pas manquer leurs rendez-vous administratifs. 

Nous avons aussi le projet « Les Assembleurs » qui a vocation à former des médiateurs numériques, ainsi que le Learning District d’EuraTechnologies. Notre objectif est de ne jamais substituer la technologie à la présence humaine. Par exemple, dans les mairies de quartier, nous disposons systématiquement d’un poste libre avec un service civique pour accompagner les habitants dans leurs démarches en ligne.

Que nous manque-t-il alors pour être une ville intelligente ? Un tableau de bord global, qui mette en synergie la gestion des flux, l’usage des bâtiments, l’accès aux services, les mobilités, la capacité à alerter un sinistre, etc. Ce sera l’objectif du nouveau mandat métropolitain, que je présenterai en décembre. Pour le coup, nous avons besoin d’un outil technologique très puissant sur lequel nous réfléchissons depuis six ans. Un exemple intéressant est en cours de développement à Amsterdam avec Geodan et Huawei. Il y a là deux éléments technologiques forts : l’intelligence artificielle, qu’il faut utiliser à bon escient, et le quantique, avec des capacités de calcul extrêmement rapides – ce qui est indispensable pour un territoire de 1,3 million d’habitants. 

La RDT – En termes de démocratie locale, la MEL organisait en 2019 la troisième édition du Grand barouf numérique, un événement participatif et prospectif : comment associez-vous les citoyens dans les processus de décision relevant de la ville intelligente ?

A. O. – Nous faisons beaucoup en matière de participation à Lille et à la métropole. Des plateformes existent : lors de l’élaboration du plan local d’urbanisme, celui-ci est numérisé et il est possible de formuler des propositions en ligne.

Maintenant, de quoi l’avenir sera-t-il fait ? Nous réussirons le défi de la participation massive, dans le cadre de la ville intelligible, grâce à la fédération des identités. Avec le consentement des intéressés, il faut concevoir une identité numérique du citoyen avec ses appétences, ses compétences. Nous avons très tôt étudié le sujet au niveau de la métropole, notamment avec France Connect. Si l’on veut que la participation numérique ne soit pas juste satisfaisante mais exceptionnelle, il faut fédérer les identités. C’est une sorte de réseau social du territoire : comme les réseaux sociaux, cela permet d’avoir du débat, de l’expression et du positionnement.

Mais le débat participatif en ligne ne pourra pas faire l’économie de réceptacles physiques. Il ne s’agit pas de tout dématérialiser, simplement d’initier les grands débats en ligne – ce qui permet à tout le monde de participer, y compris lorsque l’on n’est pas disponible pour se rendre à une réunion publique. L’enjeu est d’ouvrir les débats à l’ensemble des habitants. C’est l’objectif que nous nous donnons en la matière.

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