François Thiollet
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François Thiollet (EELV) : « La 5G, pour quoi faire ? »

Conseiller municipal de Valencisse, François Thiollet est membre du bureau exécutif d’Europe Écologie – Les Verts (EELV) et délégué au projet du parti. Il a co-animé la rédaction d’une tribune remarquée, en septembre dernier, signée par une soixantaine d’élus et réclamant un moratoire sur le déploiement de la 5G.

La Revue des territoires – Dès le mois de juillet dernier, en amont de la tribune co-signée à la rentrée par des élus de diverses obédiences partisanes, EELV a demandé un moratoire sur la 5G dans une motion adoptée à la quasi-unanimité de la centaine de conseillers fédéraux du parti. Pourquoi avoir pris cette position ?

François Thiollet – Nous avons commencé à travailler sur le sujet de la 5G à la fin de l’année 2019. En tant que délégué au projet d’EELV, je gardais un mauvais souvenir des débats relatifs à Linky [NDLR : le compteur électrique communicant développé par Enedis]. Nous avions eu du mal, au sein du parti, à prendre position. Typiquement, c’était un sujet sur lequel nous devions être en mesure de répondre, mais nous étions divisés sur les priorités à prendre en compte. S’agissait-il de la circulation de l’information, des questions de liberté, des enjeux environnementaux ? Cela nous avait pris du temps, et nous ne souhaitions pas revivre ce scénario.

Sur la 5G, nous avons mis plusieurs mois à rédiger une position, que nous souhaitions commune. En cours de rédaction, je me suis rendu compte d’une chose au sein du parti : les arguments sanitaires ou environnementaux, qui sont bien sûr importants, sont rapidement passés au second plan. Les questions qui prenaient le dessus étaient plutôt celles relatives aux usages, aux libertés ainsi qu’au choix démocratique. Finalement, c’est ainsi que nous avons écrit la motion. S’agissant de l’électrosensibilité, nous avons formulé les choses de façon mesurée car nous avons en interne des personnes électrosensibles et d’autres qui préfèrent aborder le débat sous un autre angle.

Moi-même, au niveau local, j’ai eu à m’interroger sur la façon d’amener le débat sur la 5G. J’ai essayé d’investir d’autres problématiques que celles relevant de la santé publique, car ce sont des questions sur lesquelles nous nous faisons un peu coincer. Clairement, les études sanitaires ne tranchent pas aujourd’hui dans un sens ou dans l’autre : le seul élément dont nous disposons, c’est le principe de précaution et nous nous en tenons à celui-ci.

Après, nous avons affiné la position exprimée dans notre motion lorsque nous avons produit, en septembre, une tribune avec des élus de différents partis. Nous y avons intégré des éléments qui nous semblaient importants, autour d’un argument principal qui est celui d’un moratoire le temps qu’ait lieu un débat public et décentralisé sur la 5G.

La RDT – En évoquant la question du choix démocratique, vous soulignez un problème de méthode. Il est également question d’une étude de l’Anses, dont vous souhaitez attendre les résultats afin d’éclairer les discussions. Dans un monde idéal, comment le débat autour de la 5G devrait avoir lieu selon vous ?

F. T. – Nous n’avons pas besoin de monde idéal pour organiser ce débat. Nous avons appuyé nos réflexions sur la convention citoyenne pour le climat, qui dans la forme est une initiative vraiment intéressante. Le président de la République a dit qu’il retiendrait toutes les propositions qui en seraient issues. Parmi ces propositions, figurait le moratoire sur la 5G et ce n’était pas si compliqué de le mettre en place.

Plus généralement, le débat qui nous intéresse maintenant porte sur la question des usages du numérique. Pour donner un élément de comparaison, nous avions eu dans les années 1990 un débat sur le contrôle des politiques de l’eau. En conséquence, les communes se sont emparées des sujets relatifs à la gestion de l’eau qu’elles avaient délaissés par le passé, laissant jusqu’alors le champ libre aux opérateurs. Nous avons ensuite connu la même chose avec les déchets. Ce sont typiquement des sujets sur lesquels nous avons besoin de vulgarisation, afin de permettre aux citoyens et aux élus de mieux en connaître les enjeux et de faire les choix en conscience. C’est cela qui nous importe.

Sur la manière d’organiser ce débat, nous souhaitons qu’il soit décentralisé. Vous avez aujourd’hui des communes, notamment les maires de grandes villes (Bordeaux, Lille, Strasbourg, Rennes, etc.) et de différentes tendances politiques, qui ont commencé à animer des discussions. La difficulté est que, ce débat étant organisé à échelle locale, l’impact reste symbolique. Certains maires ont la capacité de ralentir, de suspendre l’installation d’antennes, mais ils sont très vite caricaturés selon une opposition technophiles/technophobes. Ce n’est, de notre point de vue, pas le bon moyen d’amener le sujet.

La RDT – Les élus lillois ont récemment adopté, en conseil municipal, un moratoire sur le déploiement de la 5G. Quelle est la capacité réelle des élus à s’opposer à l’installation d’antennes 5G ?

F. T. – La capacité des élus est essentiellement politique. Si les élus de plusieurs grandes villes se mobilisent, cela est suivi d’effet. Par exemple, après la publication de la tribune signée par un grand nombre de maires, tous ont été sollicités par les opérateurs. Cela a aussi provoqué la réaction d’Emmanuel Macron. Et finalement, c’est davantage Emmanuel Macron que notre tribune qui a eu un effet sur le débat public.

L’action est d’abord politique. Que ce soit à Lille ou à Grenoble, où les maires n’autorisent pas pour l’instant l’installation d’antennes, le pouvoir des élus est effectif uniquement sur le domaine public. Or, la plus grande partie des antennes est installée sur le domaine privé.

Mon expérience au sein du conseil municipal de Valencisse est intéressante, car un pylône va être installé dans notre village sur un terrain privé. Le fait est que nous n’avons pas les capacités pour répondre à cela. Auparavant, j’avais effectué deux mandats à Blois et nous avions le même problème. Nous faisions confiance aux services et aux techniciens sur les aspects techniques, ce qui est plutôt utile : la difficulté apparaît dès lors que les données techniques et autres éléments permettant de prendre des décisions sont communiqués par les opérateurs. Dans mon mandat précédent, j’étais vice-président à l’agglomération en charge des déchets : l’essentiel des informations que nous avions sur l’incinérateur était fourni par Suez et nous ne disposions que d’une contre-expertise très réduite.

La RDT – L’incendie volontaire d’une antenne 5G a été déploré, en juin dernier, à Contes dans les Alpes-Maritimes. Une élue EELV à la mairie de Nice avait par la suite déclaré « approuver » cet acte. Faut-il craindre une multiplication de ces comportements ? Comment peut-on éviter cela ?

F. T. – Cette élue niçoise a depuis refait une déclaration pour reformuler ses propos, car nous ne soutenons pas au niveau du parti de formes d’actions violentes au nom de la désobéissance civile. Ce sont évidemment des actions condamnables. Mais en effet, tel que le débat évolue ou plutôt tel qu’il n’existe pas, ce genre de comportements risque malheureusement d’arriver plus régulièrement. Pour le coup, c’est l’intérêt du gouvernement d’éviter ce genre d’attitudes et d’œuvrer à ce qu’un débat ait réellement lieu. Nous y avons aussi intérêt, car ce n’est pas ainsi que nous sensibiliserons la population sur ces sujets. Cela réduit le débat à des considérations purement manichéennes.

La RDT – Plus philosophiquement, comment peut-on assurer à la société un juste équilibre entre progrès technologique et protection de l’environnement ? Une forte préoccupation au sein d’EELV semble être de fonder cet équilibre.

F. T. – Exactement. En plus de l’exemple de la 5G, nous pouvons citer celui de la voiture autonome. Pour qu’elle se comporte comme le ferait un être humain, il faut l’équiper de capteurs, l’alimenter en énergie et la nourrir d’un grand nombre de données. C’est-à-dire qu’en termes de rendement énergétique, la voiture autonome n’est pas très intéressante par rapport à un véhicule traditionnel. Dans un article de The Conversation, un expert revenait sur l’ordinateur qui avait battu le champion du monde du jeu de go : la machine avait consommé 10 000 fois plus d’énergie que le joueur humain. L’ordinateur a certes gagné, mais au prix d’une consommation folle d’énergie.

Le problème de la 5G et de la généralisation des usages numériques est que l’on sous-traite très loin de nous la fabrication des téléphones. Comme le montre Guillaume Pitron dans son livre [NDLR : « La guerre des métaux rares – La face cachée de la transition énergétique et numérique »], nous aurions une levée de boucliers si nous devions développer des mines en France pour récupérer des terres rares. Et pourtant, nous acceptons que cela se produise en Chine, dans le Xinjiang, une région du monde qui n’est pas gouvernée de manière hyper-démocratique. Une prise de conscience des impacts globaux de nos usages, et donc de nos modes de consommation, est indispensable.

L’accession à un modèle de sobriété est, je pense, une étape difficile à franchir. Le premier enjeu porte sur l’information et la vulgarisation, c’est-à-dire permettre aux citoyens d’être en capacité de faire des choix. C’est aussi le rôle des associations et des partis politiques. Deuxième élément important : la prise de décision démocratique. L’Allemagne n’a pas du tout procédé, sur le sujet 5G, de la même manière que la France. La mise en place de la 5G y a été décentralisée et a d’abord été axée sur les usages industriels, en raison d’une demande plus forte en la matière.

Mais au-delà de cela, ce qui me semble vraiment important est d’avoir tous les éléments d’un problème avant de prendre une décision. C’est aussi l’objet de notre demande par rapport aux conclusions de l’Anses, qui doivent être dévoilées au printemps : cela ne coûte pas grand-chose d’attendre cette échéance et de profiter de cette période pour avoir de vraies discussions.

Sur le numérique, la question est de savoir à quelle société de demain nous aspirons. Est-ce une société qui rende possible les jeux vidéos immersifs ? Est-ce avoir des objets connectés partout et un contrôle massif des populations ? L’élément inquiétant, en effet, c’est le capitalisme de surveillance. Nous avons des géants du numérique en situation de quasi-monopole, à l’instar des géants du pétrole du début du XXème siècle. Il faut des lois, un contrôle des pouvoirs publics, sinon nous risquons un totalitarisme soft du fait d’entreprises qui n’agissent pas uniquement dans l’intérêt général. Dans un livre intitulé Le Bug humain, Sébastien Bohler explique que notre cerveau est demandeur de dopamine, ce que génèrent les réseaux sociaux et les nouveaux usages du numérique – nous rendant ainsi dépendants. Il y a une réflexion sur les usages qui est à mener à tous les niveaux.

La RDT – Concernant le modèle de sobriété que vous mentionnez, deux éléments contradictoires émergent dans le débat relatif à l’impact environnemental de la 5G : à utilisation constante, cette technologie est moins énergivore que la 4G d’une part, tandis qu’elle risque d’entraîner une hausse générale de la consommation d’autre part. La 5G peut-elle être un outil au service de l’effort environnemental ?

F. T. – C’est la position de certains opérateurs. À usage constant, nous avons moins d’énergie consommée : d’accord. Mais comment fait-on pour rester à usage constant ? Dans ce cas, pourquoi passer à la 5G ? L’argument du gouvernement est de dire que les réseaux vont arriver à saturation. C’est précisément le type d’arguments qui est mis en avant lorsque l’on souhaite ouvrir une nouvelle branche d’autoroute. J’en reviens à mon histoire d’incinérateur : quand nous construisons un incinérateur à Blois, en 1995, les projections prévoient la nécessité d’installer un troisième four vingt ans plus tard. La réalité est que nous ne l’avons jamais rempli, car les comportements et les usages ont entre-temps évolué.

Il est intéressant de regarder ce qu’il se passe en Corée du Sud ou en Chine, là où la 5G est déployée. J’en retiens deux choses : les usagers ne voient pas de différence majeure entre la 5G ou non, mais les consommations d’énergie ont augmenté de sorte que les autorités chinoises éteignent certaines antennes la nuit pour faire des économies. Et l’augmentation de la consommation énergétique sera d’autant plus forte qu’il faudra en plus renouveler le parc de téléphones. La question préalable à tout cela est la suivante : pour quoi faire ? S’agit-il d’usages réellement indispensables ?

Je donne un dernier exemple vécu dans mon village : la numérisation de l’inscription à la cantine pour les familles. Nous avions mené le même projet quand j’étais élu à Blois où, vu la taille de la ville, la numérisation permettait de faire de réelles économies. Mais dans mon village de 2 000 habitants, l’inscription à la cantine n’est pas si difficile à mettre en place. Avec la numérisation, nous perdons en souplesse car il n’est plus possible de s’inscrire le matin pour déjeuner le midi à la cantine. La capacité à faire est délocalisée : l’agent communal n’est plus en capacité de prendre la décision. Nous basculons dans des modèles où l’argument technique devient la norme et où il devient plus difficile de faire autrement. Le bien-être, ce n’est pas simplement d’accumuler des technologies qui ont elles-mêmes des conséquences importantes sur l’environnement et sur la planète.

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