Céline Colucci
Idées et innovationsUrbanisme

Smart city : la fiction est-elle en train de devenir réalité ?

Technologies d’avenir, transition écologique et développement des territoires : ces trois notions décisives convergent toutes vers le concept de smart city. La « ville intelligente » est devenue un marché de premier plan qui devrait représenter 717 milliards de dollars en 2023 contre 308 en 2018 selon MarketsandMarkets. De nouvelles utopies urbaines sont-elles en passe de se matérialiser en France ? Tour d’horizon aux côtés de Céline Colucci, déléguée générale des Interconnectés – le réseau des territoires innovants porté par l’Assemblée des communautés de France (AdCF) et France urbaine.

La généalogie du terme « smart city » est complexe. Une équipe de chercheurs menée par Ola Söderström (professeur à l’université de Neuchâtel) estime qu’il a été popularisé par la firme IBM, à la faveur d’un discours remarqué de son président-directeur général Samuel J. Palmisano (novembre 2008), afin d’investir le marché florissant des nouvelles technologies appliquées à l’espace urbain. Ainsi, d’aucuns lui préfèrent des expressions jugées moins « marketing », de la « ville intelligente » à la « ville connectée » en passant par la « ville digitale ».

Autant de détours sémantiques qui ne doivent pas occuper trop de place, selon Céline Colucci. « Smart city, c’est le concept international, il a l’avantage d’exister et d’être facilement identifiable, l’enjeu est de savoir comment on s’en empare au service du territoire. » Dans l’entrelacs des vocables utilisés, se distingue en effet une même perspective : celle d’une ville qui apporte des solutions aux problèmes d’ordre public grâce aux nouvelles technologies du numérique, dans une logique partenariale entre les décideurs municipaux et la société civile.

S’il fallait malgré tout retenir une expression plutôt qu’une autre, ce serait « ville des intelligences » car l’intelligence collective est la clé de voûte de toute smart city. Certes, le numérique est un facteur d’efficacité, d’innovation et de meilleure adaptabilité des politiques publiques, mais celles-ci doivent demeurer les produits d’une décision collective exprimée dans un cadre démocratique. En cela doit se cultiver la spécificité des villes européennes, protectrices des données individuelles et de ce fait à rebours des modèles américain (liberté excessive dans la collecte des informations privées) ou chinois (récolte d’État à des fins non contrôlées par les citoyens).

Plus encore, le concept de « ville durable des intelligences » pourrait lui aussi être privilégié, dans la mesure où cet enjeu de durabilité recouvre tant le champ environnemental que celui de la solidarité, puisque 14 millions de Français (28 % de la population) ne maîtrisent pas les outils du numérique d’après France Stratégie.

« Nous ne sommes qu’au début de la smart city ‘complète’ en France »

Souple, réactive, résiliente : la smart city relève avant tout d’un état d’esprit et d’une méthode. Par pragmatisme, les innovations numériques se sont dans un premier temps cantonnées à des domaines spécifiques des politiques urbaines, principalement l’économie des ressources énergétiques et la mobilité. Les smart grids ont longtemps constitué la vitrine privilégiée des solutions « smart city », prouvant que la remontée d’informations en temps réel pouvait concourir de façon décisive à la prise de décision et à l’évaluation ex post.

Pour autant, la logique véritable d’une smart city repose dans un changement de fond des modes de fonctionnement de la collectivité dont il est question, et non dans la seule juxtaposition domaine par domaine de solutions numériques. Force est de constater que peu de collectivités françaises se projettent au stade de smart city « complète ». 

Pour Céline Colucci, celles qui y parviennent procèdent de trois stratégies différentes. La première manière de faire consiste à travailler pas à pas, à tester des solutions sur une unique politique publique puis de généraliser progressivement les tentatives à l’ensemble des projets portés par la collectivité. « Il faut essayer pour commencer, peu importe le sujet mais il faut un projet utile, qui bénéficie d’un vrai portage politique et où l’on peut mesurer des résultats », souligne la déléguée générale des Interconnectés.

La seconde approche, qu’une ville telle que Béthune a pu adopter, implique la rédaction d’une feuille de route et son déploiement à tous les aspects de la vie municipale – ce qui est par nature plus complexe à concrétiser dans le cas des plus grandes collectivités.

Enfin, Angers et Dijon offrent les exemples d’un troisième point de départ possible pour viser la réalisation d’une smart city pleine et entière. Ces villes font le pari du renouvellement des infrastructures afin de dégager la marge financière nécessaire à la mise en place d’usages innovants. Par exemple, la modernisation du parc d’éclairage public permet la réalisation d’économies d’énergie – ces économies étant par la suite fléchées vers le financement de services « smart city ». « Ces villes partent donc sur des projets beaucoup plus globaux qui impliquent une vision sur vingt ans, et dans laquelle la partie usages doit venir prendre sa place », détaille Céline Colucci.

Un moment « smart city » en France

L’appétence des collectivités pour les projets « smart city » se fait de plus en plus ressentir, dopée par les succès de collectivités de toutes tailles. La bonne nouvelle, entre la création – il y a dix ans – du réseau des Interconnectés et aujourd’hui, porte sur le niveau de maturité des technologies : « ça coûte moins cher et c’est plus facile à mettre en œuvre », précise encore la déléguée générale.

Un moment de transformation numérique est désormais à l’œuvre, et incite l’ensemble des acteurs à sortir de la culture de l’outil pour intégrer celle de l’usage. Les solutions innovantes ont un coût pour la planète, puisque consommatrices de carbone, d’énergie et de métaux rares, de telle sorte que s’impose la question du numérique responsable. « Promotion de la smart city et protection de l’environnement sont deux lames de fond, qui ont longtemps cohabité sans forcément travailler ensemble : elles sont toutes deux intimement liées et partagent des logiques transverses. » Il est fort à parier que la préoccupation citoyenne pour le défi environnemental, notamment exprimée à l’occasion des dernières élections municipales, accélérera aussi l’émergence de villes intelligentes et durables.

Cependant, des freins perdurent. D’abord en termes de compétences, et cela à trois égards : le besoin d’une culture numérique diffusée au sein de l’ensemble de la population, la transformation insuffisante des métiers propres aux collectivités territoriales et le manque de moyens pour permettre l’externalisation de certaines expertises. En réponse, Céline Colucci appelle de ses vœux une mutualisation des moyens, via les établissements intercommunaux, les syndicats ou bien encore les alliances inter-territoriales (l’exemple de la métropole de Nantes, du département de Loire-Atlantique et de la région des Pays de la Loire est probant en matière d’ouverture des données publiques), ainsi que le renforcement du mécénat de compétences (à l’instar de la mise à disposition par une grande métropole à une commune voisine d’un délégué à la protection des données personnelles).

Autre frein potentiel : la complexité des montages juridiques. Si de nombreux dispositifs d’exception au champ réglementaire existent afin d’initier une expérimentation ou un projet d’innovation, cela demeure lourd à mettre en pratique sans un service juridique suffisamment fourni. Enfin, se pose la question des réticences exprimées par les citoyens. « Il y a une sensibilité de nos populations, une vigilance quant à la préservation de la vie privée et au respect des libertés : c’est extrêmement sain qu’il y ait cette réaction. » Le fait que la smart city résulte d’un projet porteur de sens, avec des engagements fermes du côté des décideurs publics, est essentiel.

De même, Céline Colucci insiste sur l’importance de la transparence : la participation des citoyens permet d’opter pour les choix les plus adaptés à la réalité des besoins et de mettre la société civile en situation d’arbitrer, de limiter et d’alerter. Concrètement, énoncer l’adoption d’une démarche « smart city » et rendre publique une feuille de route fait office de première étape. Ensuite, il est possible d’associer les bénéficiaires du projet à tout instant, dans sa conception, dans la conduite de tests sur le terrain et dans son évaluation finale. Le succès des budgets participatifs démontre cette aspiration croissante des citoyens à être partie prenante.

Toujours est-il que, en matière de smart city, l’heure est désormais à la généralisation et au déploiement cohérent. Le temps de l’expérimentation s’achève. « Globalement, on sait ce qu’il faut faire, la question c’est comment le mettre en œuvre de manière adaptée aux diversités des situations et des territoires », résume Céline Colucci. « C’est la raison pour laquelle l’association des Interconnectés propose un espace de travail collectif ouvert aux élus et aux agents, pour mettre en commun les savoirs et les pratiques. Force de dialogue, avec l’État notamment, elle veille également à porter la voix des territoires au niveau national. »

Les collectivités peuvent s’appuyer sur des groupes français leaders sur le marché des politiques de la ville et sur le dynamisme de porteurs de projets locaux. Au bout du chemin se profilent les espaces urbains de demain et la promesse d’une smart city « à l’européenne », c’est-à-dire démocratique, citoyenne, au service des individus et de la planète.

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