Alkéos Michaïl
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Crise sanitaire : l’intelligence artificielle au service des collectivités

Peut-on innover en temps de crise ? Si une crise est trop courte pour mettre en place des programmes de R&D « classiques », elle est un moment unique afin d’expérimenter de nouveaux usages technologiques. Selon Alkéos Michaïl, l’intelligence artificielle a atteint un seuil de maturité suffisant pour aider les collectivités en situation épidémique.

Une situation de crise suppose des réponses inédites. Et au rang des innovations facilement déployables pour lutter localement contre la propagation de l’épidémie de coronavirus, l’intelligence artificielle occupe une place de choix. Telle est en tout cas la conviction du docteur en mathématiques Alkéos Michaïl, par ailleurs co-fondateur du think tank 4ème Révolution et directeur de la technologie d’AgenT-biotech.

À situation de crise, réponses inédites

Divers exemples sont indiqués par cet expert en intelligence artificielle pour s’en convaincre. L’analyse vidéo d’abord : la start-up américaine Landing AI a mis au point une caméra intelligente susceptible de repérer les rapprochements de moins de 1,80 mètre entre deux individus. Ce « détecteur de distanciation sociale », testé dans les rues d’Oxford en Angleterre, permet d’identifier les principaux foyers de proximité et donc de transmission du virus. En conséquence, les services municipaux pourront adapter les voiries ainsi que le mobilier urbain, fermer tel marché, installer un sens unique, etc. puis mesurer l’impact de ces décisions en termes de contiguïté entre usagers de l’espace public. L’usage se borne ici au seul champ de la détection statistique, en tant qu’aide à la décision, et ne vise pas à prévenir en temps réel les citoyens de leur trop grande promiscuité ou non.

Le robot-chien d’une autre entreprise américaine, Boston Dynamics, permet d’aller plus loin : équipé d’une caméra qui mesure, elle aussi, la distance séparant deux individus, le robot peut être utilisé afin d’aller à la rencontre des citoyens non respectueux de la distanciation sociale et de les alerter par le truchement d’une annonce sonore. Ainsi nommé Spot et disponible à la vente pour près de 75 000 dollars, ce robot a été déployé pour un tel usage dans un parc de Singapour. Si l’innovation a fait le tour du monde et provoqué le buzz en mai dernier, « elle relève néanmoins du gadget puisqu’elle ne dispose que de 90 minutes d’autonomie et que l’efficacité du message vocal n’est pas établie », selon Alkéos Michaïl.

Analyse sémantique ensuite : l’intelligence artificielle est en mesure de traiter les mots-clés disponibles sur les réseaux sociaux, « vecteurs principaux d’informations dans nos sociétés », et de capter des schémas récurrents annonciateurs d’un foyer épidémique. Certaines intelligences artificielles, en analysant les discussions ayant cours sur les réseaux sociaux, ont prédit qu’il y aurait un problème sanitaire en Chine avant même que le corps médical ne le sache – grâce aux mots « maladie », « grippe », « toux » et bien d’autres. En l’espèce, des entreprises françaises se positionnent sur ce type de technologies à l’instar de Nunki.

Les véhicules autonomes sont mieux connus par le grand public. Durant le confinement, des métropoles chinoises telles que Shenzhen, Wuhan ou Xi’an ont déployé des fourgonnettes complètement autonomes de la société Neolix. L’objectif est de nettoyer les rues et de livrer des produits de première nécessité, en limitant les risques de transmission du virus. Ces livraisons non humaines, en temps de crise sanitaire, font partie des « grands avantages rendus possibles par l’intelligence humaine » notamment lorsqu’elles impliquent des interlocuteurs à risque (malades, patients, personnel médical, etc.).

Enfin, les caméras thermiques font grand bruit, y compris en France. L’intelligence artificielle permet de viser automatiquement la zone de peau idoine (le front) et d’indiquer pour chaque individu sa température corporelle – même en cas de port de masque, de lunettes et de casque ou de proximité avec une tasse de café chaud. Si l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle en est doté, leur mise en œuvre dans la ville de Lisses (Essonne) a posé problème. Saisi par la Ligue des droits de l’Homme, le Conseil d’État a ordonné fin juin à la commune de cesser l’utilisation de caméras thermiques dans ses écoles. La caméra fixée à l’entrée d’un bâtiment administratif n’a, en revanche, pas été retoquée par le juge en raison du caractère non obligatoire de la prise de température à cet endroit.

Intelligence artificielle et confiance du citoyen en temps de crise

Ces débats et réticences potentielles quant au déploiement de l’intelligence artificielle en période de crise illustrent, aux yeux d’Alkéos Michaïl, « que sa mise en place est intrinsèquement liée au lien de confiance entretenu entre l’État et le citoyen ». Cette relation de confiance pose question dans un pays traversé il y a peu par le large mouvement de mécontentement des gilets jaunes. Cette défiance, et c’est « le plus grand des paradoxes », conduit les citoyens à préférer confier leurs données personnelles à des sociétés privées possiblement étrangères qu’aux acteurs institutionnels locaux ou nationaux. Le contexte de crise ne saurait suffire à faire immédiatement accepter une collecte trop large de données personnelles – le cas de l’application StopCovid en témoigne.

En réponse à cette défiance observée, Alkéos Michaïl estime que les intelligences artificielles pilotées par les collectivités territoriales doivent répondre à deux impératifs : ne pas inclure la reconnaissance faciale dans leur fonctionnement et garantir un accès open source aux codes utilisés. « Il ne faut pas rassurer le citoyen, il faut l’assurer », souligne-t-il encore. Sur le premier point, les technologies mentionnées précédemment (détecteurs de distance, analyse sémantique, véhicules autonomes et caméras thermiques) peuvent fonctionner sans reconnaissance faciale et il serait tout à fait possible d’interdire à un utilisateur « humain » d’accéder aux enregistrements vidéos voire de les effacer constamment. Sur le second, un accès open source serait gage de sincérité des algorithmes et rendrait possible leur certification par des évaluateurs extérieurs, à l’instar d’associations de défense des libertés citoyennes.

« Les liens entre urbanisme et santé sont étroits », insiste l’expert afin de souligner les apports potentiels de l’intelligence artificielle au niveau local. Comprendre pourquoi certains Ehpad ont été très touchés par la Covid-19 et d’autres moins : voilà ce que peut offrir l’intelligence artificielle grâce aux combinatoires, à la hiérarchisation des facteurs et à la détection de répétitions subtiles, ce qui rend son analyse beaucoup plus complexe que les systèmes experts traditionnels. Selon Alkéos Michaïl, les technologies « IA » sont nombreuses à être de conception française et « déployables en l’état » : il appartient désormais aux exécutifs locaux de s’en saisir afin de soutenir leurs politiques de santé publique.

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