Benoit Mournet
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Benoit Mournet, sous-préfet à la relance : « Notre objectif est de déclencher l’investissement »

Chargés de fluidifier les relations entre l’État et les territoires, les sous-préfets à la relance sont aujourd’hui à pied d’œuvre. Leur nomination, annoncée dès fin août 2020, vise à faciliter la mise en œuvre du plan gouvernemental post-Covid doté de 100 milliards d’euros. Ancien directeur d’hôpital passé par l’Inspection générale des finances, Benoit Mournet a pour sa part été nommé sous-préfet à la relance dans le département des Bouches-du-Rhône et la région Sud (Provence-Alpes-Côte d’Azur). Il fait le point, pour La Revue des territoires, sur son action et sur les difficultés du contexte socio-économique. 

La Revue des territoires – Vous êtes trente hauts fonctionnaires à avoir été désignés sous-préfets à la relance. Votre nomination n’est pas sans rappeler celle, sous la présidence de François Mitterrand, de sous-préfets au développement économique. En quoi consiste précisément votre rôle alors que le pays est toujours sous couvre-feu ?

Benoit Mournet – Le gouvernement a initié France Relance, un plan riche mais jugé complexe – et il l’est. Il peut susciter des malentendus. Il ne s’agit pas de 100 milliards d’euros de subventions. Un gros quart représente en réalité des interventions en prêts participatifs ou en fonds propres. Une quinzaine de milliards est dédiée à la valorisation du champ de la protection sociale et du Ségur de la santé. 20 milliards se destinent à des baisses d’impôts de production. Finalement, les subventions constituent une enveloppe de 40 milliards d’euros ciblée sur les entreprises et, secondairement, sur les collectivités dans la mesure où ces dernières soutiennent la commande publique. Les deux grands malentendus sont les suivants : le plan de relance ne se compose pas de 100 milliards d’euros de subventions et ne vise pas d’abord les collectivités.

Notre première mission est d’expliquer cela. C’est-à-dire présenter le contenu du plan, détailler ses dispositions auprès des différents réseaux professionnels : fédérations, organisations consulaires, banques, experts-comptables, etc. Nous sommes également amenés à rappeler les mesures de sauvegarde, à l’instar du prêt garanti par l’État (PGE), du fonds de solidarité et des exonérations de charges fiscales ou sociales. Nous sommes d’ailleurs deux, mon collègue Occitanie et moi-même, à avoir une double casquette départementale et régionale, sachant que le premier volet reste le cœur de notre mission. 

Dans l’autre sens, il nous est demandé de partir des projets portés par les collectivités et des besoins des chefs d’entreprise, pour déterminer comment le plan peut venir en soutien. Par exemple, à Marseille, le sujet majeur est celui de la mobilité et des transports [NDLR : la métropole Aix-Marseille-Provence s’est dotée en 2016 d’un Agenda de la mobilité]. Le plan peut être décevant sur cet aspect, car les appels à projets vers lesquels nous pouvons nous tourner sont plutôt faibles. C’est donc aussi plaider pour des redéploiements, afin de tenir l’engagement d’un plan de relance réellement territorialisé.

Notre mission, assumée, est de communiquer, d’incarner le contenu du plan. Il s’agit surtout de montrer que nous ne nous sommes pas tenus à des mesures d’urgence ou de sauvegarde, pour traverser cette crise économique, mais qu’il y a une volonté de prendre des virages. C’est ce qui fait la différence avec le plan d’il y a dix ans. L’ordre de grandeur des subventions est similaire, mais nous étions à l’époque dans une pure logique de commande publique et de relance. Aujourd’hui, nous ajoutons une volonté de prendre des virages, comme celui de la transition écologique avec des appels à projets ciblés sur la décarbonation de l’industrie, l’économie circulaire et la rénovation des bâtiments.

Notre cœur de mission est donc de communiquer, puis il y a un travail d’animation du reporting, de remontée des difficultés et de connexion entre les porteurs de projet et les administrations. Très clairement, les interlocuteurs traditionnels des préfectures sont les collectivités. Là, on nous demande de travailler pour les entreprises. Or la machine de l’État n’est pas spontanément orientée vers ces dernières. Ou alors, elle l’est selon une approche inspection-contrôle. Ce qui est attendu de nous, c’est d’aller au-devant, de ne pas être dans l’attente des projets, mais de communiquer et d’accompagner les entrepreneurs en avance de phase, en amont des dépôts. C’est une petite révolution culturelle. Nous faisons bien sûr tout cela de façon arrimée avec les services économiques de la région et de la métropole.

La RDT – Quelle évaluation faites-vous aujourd’hui du contexte socio-économique ? Comment percevez-vous la crise sociale et économique qui s’installe, notamment dans les Bouches-du-Rhône ?

B. M. – Dans les Bouches-du-Rhône, notre force et en même temps notre fragilité est de ne pas avoir de spécialisation. Le tissu économique est large. C’est à la fois plus simple et plus compliqué de répondre à la crise : plus simple car les risques sont davantage dilués, mais plus compliqué car les difficultés affectent tout le monde. Et les secteurs encore confinés comme l’hébergement, la restauration et le tourisme, à savoir une branche importante pour le département, sont évidemment les premiers concernés.

S’agissant des PGE, les banques me rapportent qu’un tiers des entreprises bénéficiaires ont pu conserver leur ligne de croissance et sortiront de la crise sans dommage – voire avec un boost. Pour un autre tiers, le PGE a joué son rôle d’amortisseur et les entreprises s’en sortiront bien que sans croissance. Le dernier tiers représente des sociétés mises sous anesthésie du PGE : tout l’enjeu de la relance sera de faire en sorte, via des prêts participatifs et des interventions en fonds propres, que le moins possible d’entreprises ne meurent après la Covid.

La situation économique est en trompe-l’œil. À ce jour, peu d’entreprises sont à la barre du tribunal de commerce, en tout cas moins que d’habitude. Mais cela s’explique par les politiques très fortes de soutien. L’enjeu va être de « débrancher » sans occasionner trop de dommages et en faisant connaître des alternatives, comme l’activité partielle de longue durée et les processus de transition collective. Nous ambitionnons de mettre en place une veille des entreprises non encore parvenues au stade de la liquidation, ou de l’administration judiciaire, mais susceptibles d’y arriver prochainement. En même temps, et cela a été démontré l’été dernier, les dispositifs de type « Un jeune, une solution », avec d’importantes primes à l’apprentissage, sont actuellement dans l’attente de déployer tout leur potentiel et vont être au rendez-vous au moment de la reprise.

La RDT – De nombreuses entreprises expriment justement leur inquiétude quant à la première échéance de remboursement des PGE. Craignez-vous un effet ciseau entre le moment où l’on débranche ce dispositif d’urgence et la réalité de la situation économique ?

B. M. – Oui, il faut y être attentif. Les dispositifs de relance, de type appel à projets sur la décarbonation ou les territoires d’industrie, vont par définition toucher les entreprises qui fonctionnent bien et se trouvent dans une logique d’investissement. L’enjeu est de ne pas oublier l’interstice et d’avoir d’autres leviers de financement, par exemple pour les repreneurs. Si le début du remboursement des PGE a été reporté d’un an, c’est qu’il y a en effet une crainte.

La RDT – Le plan de relance a été annoncé et présenté en septembre dernier, par le Premier ministre Jean Castex, avant le second confinement et les mesures restrictives que nous connaissons aujourd’hui. Le plan de relance conçu l’an dernier est-il toujours adapté à une situation en constante et substantielle évolution ?

B. M.  – La question est légitime. Nous pensions peut-être, à l’automne, que la crise sanitaire était derrière nous. Mais on ne peut pas, en tout cas, attendre la fin de la campagne vaccinale et de la circulation du virus pour prendre des mesures de rebond. Ce serait trop tard. Il faut trouver les leviers de croissance maintenant, et pas uniquement de façon spectaculaire auprès des grandes entreprises. La relance passe par tout le tissu des entrepreneurs et des PME. Il faut redonner confiance en ayant des dispositifs d’aide et d’accompagnement, que ce soit via des subventions par guichet ou par appel à projets, via des prêts ou via des interventions en fonds propres. Pour que les chefs d’entreprise continuent à investir, à produire et à stimuler la consommation, il faut de la confiance.

Je pense que le plan de relance est d’actualité. Il est compliqué dans sa mise en œuvre, on ne peut pas le nier. Il n’est pas dans une logique de « chéquier », mais il est suffisamment large pour que chacun y trouve son compte. Le défi est plutôt de le faire connaître, ainsi que son contenu, au-delà des réseaux institutionnels. 

La RDT – Les acteurs d’hyper-proximité sont parfois tentés de se détourner du plan de relance en le considérant trop lourd et pas assez lisible. Dans les échanges que vous avez sur le terrain, que répondez-vous aux commerçants, aux artisans et aux TPE des Bouches-du-Rhône qui peuvent se dire « ce n’est pas pour moi » ?

B. M. – On leur démontre le contraire, preuve à l’appui. Nous avons déjà de quoi tirer un bilan et avons tenu un premier comité départemental pour la relance. À chaque fois, je communique sur les chiffres, comme le nombre d’entreprises accompagnées au titre des territoires d’industrie. Cela permet de montrer que les dispositifs ne s’adressent pas qu’aux « gros » et que le caractère national des appels à projets ne doit pas décourager les candidatures. Je renvoie la balle aux acteurs de proximité et leur demande de m’aider à communiquer sur ces points. Les leaders locaux, comme les fédérations et les organisations professionnelles, sont aussi des relais. Le défi est bien là : faire connaître le plan de relance au plus grand nombre.

Les réseaux consulaires sont très aidants. Même si l’État a perdu, en première ligne, le lien avec les chefs d’entreprise, nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur ces réseaux, sur le Medef, sur la CPME, sur l’U2P, sur la Fédération du bâtiment, etc. Il y a beaucoup de TPE/PME : je les vois toutes les deux semaines et les mets en lien avec les collectivités. Très concrètement, je les rencontre pour veiller à l’effectivité de la mise en œuvre du plan et s’il y a des blocages, liés aux procédures administratives, je fais le lien.

S’agissant des territoires d’industrie, le dispositif représente 19 millions d’euros et 29 entreprises soutenues à l’échelle de la région. Sur les Bouches-du-Rhône, nous en sommes à une petite dizaine d’entreprises accompagnées. Le ticket se situe entre 200 et 800 000 euros pour cette année Covid. Nous essayons, idéalement, d’avoir un effet de levier d’un pour trois. Quoi qu’il en soit, nous cherchons à maximiser cet effet de levier et à éviter le saupoudrage ainsi que les effets d’aubaine, même si nous ne pouvons jamais en être certains. Nous essayons de ne pas accorder de subventions à des entreprises qui auraient investi même si elles ne les avaient pas obtenues. Notre objectif est de déclencher l’investissement.  

La RDT – Alain Rousset, président du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, voit dans la nomination de sous-préfets à la relance le signe d’une défiance de l’État à l’égard des territoires. Comment percevez-vous les choses sur le terrain ? Avez-vous le sentiment que le tandem État-territoires fonctionne malgré tout ?

B. M. – C’est notre responsabilité de bien le faire fonctionner. Je co-anime, pour ma part, le comité départemental pour la relance avec Gérard Gazay, vice-président d’Aix-Marseille-Provence et du département, en coordination avec les chambres de commerce du pays d’Arles et de la métropole. Et le comité régional est évidemment co-piloté par le préfet de région et le président de la région Sud. Pour le dispositif relatif aux territoires d’industrie, c’est du « un pour un » : les dossiers sont co-instruits avec la région. Techniquement, nous évitons les financements croisés pour ne pas complexifier les processus. Mais en termes de communication, les lauréats reçoivent un courrier conjoint. Même quand l’État paie, nous acceptons bien sûr que la région communique avec nous. Nous essayons de travailler main dans la main.

Les équipes en matière de développement économique, à échelle locale, se situent à la métropole et au conseil régional. Elles ont été décentralisées. Du côté de l’État, les pôles 3E (entreprises, emploi et économie) des Direccte ont réactivé le travail d’instruction des dossiers qu’ils ne faisaient plus, mais les forces sont moindres en nombre et nous sommes ravis de pouvoir collaborer avec les services économiques des collectivités.

Parler de défiance de l’État vis-à-vis des territoires relève d’une posture politique. Pour les citoyens, les entreprises, les maires et les communes, savoir si l’action publique vient de l’État ou de telle ou telle collectivité importe peu. Nous essayons plutôt de faire en sorte que les projets et que les points de difficulté soient traités, peu importe que ce soit par les uns ou par les autres. C’est de l’argent public dans les deux cas. Ce qui compte, c’est de travailler en synergie.

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1 Commentaire

  1. A l’attention de M. Benoît MOURNET,
    Quand on examine les objectifs du système de transport performant inscrits au PDU 2020-2030 de la Métropole Aix-Marseille, soumis à l’enquête publique, on est en droit de s’étonner de la quasi absence de propositions et donc d’appels à projets venant du territoire du Pays d’Aix concernant un mode de transport collectif en site propre (je fais abstraction de la ligne TER Aix-Marseille).
    Nous sommes confrontés depuis bientôt 20 ans au manque de volonté politique à régler les problèmes de l’axe majeur du Pays d’Aix, la RD9 qui relie Aix centre et sa proche périphérie urbaine, le pôle commercial de la Pioline, la ZAC du plan d’Aillane, le pôle d’activités, un des bassins d’emploi le plus important de la région, et la gare TGV de l’Arbois.
    Si le Pays d’Aix a beaucoup investi pendant 15 ans en études, PDU, SCOT pour finir par un projet SNCF inscrit au CPER 2015-2020, il n’a jamais obtenu le moindre résultat.
    J’ajoute que les projets routiers de déviation, traversée ou contournement ne sont pas mieux lotis.
    La déviation de St Pons dont on parle depuis de très nombreuses années .. abandonnée !, la traversée de Célony et le contournement du village des Milles risquent de subir le même sort.
    A la suite de la présentation du projet de contournement du village des Milles en mars 2019, j’ai décidé de me lancer dans l’étude d’un projet alternatif au projet routier de contournement.
    C’est le projet TramAix, publié dès octobre 2019 dans sa première version et que j’ai achevé en décembre 2020.
    Il a été abondamment diffusé lors des dernières élections municipales aux candidats, médias, associations et responsables du pôle d’activités.
    Ce projet de TCSP qui comprend une ligne de tramway, associée à une voie verte, mais également la création d’un PEM à la Calade, permettrait de relier les pôles importants du pays d’Aix, de s’affranchir des aléas de la circulation, de juguler la pollution importante liée au trafic routier et de proposer une solution alternative et crédible aux projets routiers cités précédemment.
    Et tout ceci pour un coût modéré et une réalisation rapide au bout de trois ou quatre ans.
    En vous remerciant pour votre attention.

    Martial CONSTANTINIDÈS
    Mobile : 06 70 93 30 34

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